Je me souviens de Malartic

J’suis au A&W pendant mon heure de lunch. Je suis heureux de manger un Teen Burger et de boire un bock immensément immense de liqueur.
Arrive dans le resto un vieux monsieur frêle comme dans passé 90 ans, et sa femme très vielle aussi, mais solide sur ses deux pieds comme bien enracinés.
Elle s’excuse et me demande :
Vieille madame: Désolée du dérangement, mais pourriez-vous surveiller mon mari pendant que je commande?
Moi: Pas de problème madame, ça me fait plaisir. Votre Mari me rappelle mon grand-père Ti-Louis!
Je suis en face d’une vieille âme. Il me regarde avec des yeux tristes à mourir. Je suis gêné, mais je veux faire la conversation entre chaque bouchée de mon burger.
Moi: Moi c’est Patrick, et vous?
Il sort son portefeuille de ses poches et regarde le nom sur sa carte Soleil.
Vieux monsieur: Moi c’est Réhaume? J’pense.
Je suis gêné de lui avoir demandé son nom. Je me trouve stupide. Je lui rappelle qu’il ne se rappelle plus.
Moi: J’suis désolé, M. Réhaume. Vraiment.
Réhaume pleure doucement dans son manteau. Je suis encore plus gêné, mais j’arrête de penser à mon petit malaise de rien du tout et je mets ma main sur son épaule, même si j’ai le goût d’être partout sauf là!
(Moi) : Voulez-vous un peu de liqueur? La liqueur, ça règle plein de problèmes.
Je vois apparaître dans son visage le sourire d’un enfant de cinq ans. Je pogne une paille en arrière de moi et nous buvons un gros bock de liqueur ensemble, avec chacun notre paille. La scène est chaotique : un vieux monsieur de 90 ans passé et un gars de 40 ans qui boivent dans le même verre et qui rient aux éclats!!!!
Moi: Réhaume, j’ai rencontré mon homme. Vous buvez de la liqueur plus vite que moi.
Il sourit.
Sa femme revient avec un plateau de burgers, de frites et de liqueur. Il l’a regarde et, le plus sérieusement du monde, il lui demande :
Le vieux monsieur: Vous êtes qui, vous???
La vielle dame: Je suis ta femme depuis les 70 dernières années.
Elle lui donne un bec comme s’ils étaient de jeunes amoureux. J’ai devant mes yeux une vraie histoire d’amour! Roméo pis Juliette, y peuvent ben manger de la marde.
Moi: Vous êtes de Boisbriand?
L’amour qui devient indestructible, qui passe à travers le temps malgré la vie. C’est simplement fascinant de voir ça devant ses yeux de gars qui n’a rien vu. Mes mots ne sont pas assez puissants pour leur dire mon admiration, mon respect à l’infini.
La vielle dame: Non, nous sommes de Malartic en Abitibi. Nous sommes déménagés dans la région de Montréal à cause de la maladie de mon mari. Pas beaucoup de spécialistes de L’Alzheimer en Abitibi, et mes enfants habitent la région de Montréal. Nous allons retourner vivre à Malartic d’ici un mois. Nos enfants vont venir nous visiter à la place, ils sont tous à la retraite eux aussi. Malartic, c’est bon pour Réhaume!
Réhaume: Malartic, c’est notre chalet. J’aime passer du temps là-bas avec mes enfants.
La vieille dame: Mon mari était en congé de juin à septembre… Nous avons donc passé tous nos étés là-bas. Les enfants ont grandi, vieilli et même connu leurs premiers amours à Malartic. Ironiquement, la seule chose dont mon beau Rhéaume se rappelle, ce sont nos deux enfants au chalet. Rien d’autre. Et chaque fois qu’on les voit, il n’oublie pas. C’est très touchant. Lui qui passait son temps dans son bureau, sauf à Malartic. C’était un papa d’été, tout un papa d’été. Je n’ai rien à r’dire.
Réhaume: Malartic, c’est chez nous ça? Hein? C’est quand qu’on r’tourne chez nous m’an?
Dit-il en pleurant doucement.
Dans ma tête, dans mon idée, je voudrais le prendre dans mes bras, le bercer doucement, lui conter des belles menteries pis lui dire que toute va ben aller comme dans le temps de Malartic! Réhaume, c’est comme si je l’avais tricoté, j’ai une connexion directe avec sa peine et sa douleur. Le genre de peine inconsolable, un genre de trou sans fond. (En passant, ne perd pas du temps à remplir ton trou, c’est un trou à l’infini…) que j’me dis en arrière-plan!!!!
Réhaume: Vous êtes qui, vous?
Moi: Bonne question! J’le sais pas, j’le sais pus, j’suis un humain après tout. Et vous?
Réhaume: Je suis de Malartic.
Et il refouille dans son portefeuille… pour me dire qu’il s’appelle Réhaume. Nous avons refait l’exercice 4 fois! Il a pleuré 4 fois et j’ai mis ma main sur son épaule 4 fois. Nous avons bu de la liqueur à la paille 4 fois ensemble…
Réhaume doit partir, car sa femme a un rendez-vous de fixé pour lui chez un chiropraticien de Boisbriand. Je donne la main à Réhaume comme si on était de vieux chums.
Il me dit :
Réhaume: Tu me fais penser à mon plus vieux.
Moi: Merci.
Et on se fait une belle accolade. J’ai beaucoup trop d’émotions pour un p’tit jeudi de paye. J’ai le goût de pleurer ma rencontre. J’ai les yeux plein de fucking larmes… beaucoup trop de poussière dans ce câlice de A&W, que je me dis!!!!
La vieille dame: Tu es émotif, toi???
Moi: Non, pourquoi? Vous, vous avez vu neiger?
Que je dis avec un sourire fendu jusqu’au bonheur!
La vieille dame: Oui un peu, 89 hivers…
Moi: Bahhh…Vous êtes comme neuve comme encore dans le papier.
La vielle dame rit de bon coeur, enfin je crois.
Juste avant qu’elle quitte, je lui demande ce que son mari faisait comme travail pour avoir l’été de congé à Malartic.
La vieille dame: Il a travaillé toute sa vie à l’université. Il faisait des recherches sur l’Alzheimer.
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6 comments

  1. Claudette Giguère
    Wow tu écris de manière à ce que je lis, je le vois dans ma tête très clairement. J'ai même la couleur beige du manteau de la dame avec son foulard brun et son petit chapeau . Bravo Pat continue

    J’aime

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