Gabriel

Il est frêle. Il est gêné. Il est bègue. Il est drôle sans le savoir. Il est pur. Il est bon comme du bon pain. Il travaille dans une agence. Il est travailleur à la p’tite semaine au salaire minimum. Il est légèrement trisomique, mais débrouillard. Il est Gabriel!

Gabriel a deux jambes, une chance, car il marche ridiculement beaucoup pour travailler. Les journées de conteneur, moi et mon partner avons fait venir deux gars d’une agence pour nous aider à vider les 53 pieds. Et en cette journée, comme un cadeau mal enveloppé est arrivé Gabriel.

Bonjour mon nom c’est Gabriiii, Gabriiii, Gabriel. Mais mes amis m’appellent Gab. Si tu ne te souviens pas de mon nom, il est inscrit sur ma chemise, ma mère fait inscrire mon nom sur toutes mes chemises de travail! Mais tu peux m’appeler Gab, hein. Je suis, je suis, suis pas vite vite comme on dit, mais je suis, je suis, suis travaillant. Je peux-tu aller faire caca, je suis nerveux. Pis, pis, pis quand je suis nerveux je fais, fais, fais, fais caca.

À ce moment-là, j’ai le goût de le prendre dans mes bras (sincèrement), mais je me suis dit que je lui ferais peur et que de tenir un gars de 6’4” dans mes bras ça serait bizarre! Tout le long qu’il me parlait, il regardait ses longs pieds frêles. Il fixait le sol comme si sa tête était trop pesante, comme si la vie était un poids sur ses épaules.

Avant de commencer à vider le conteneur, je donne toujours une bouteille d’eau à mes gars. Gabriel était ému. Content d’avoir une bouteille gratuite et même qu’à la fin de la journée il m’a demandé s’il pouvait l’apporter chez eux!!!
Je lui ai dit: « Je vais faire plus que ça, je vais t’en donner une autre pour la route… C’est comme si je venais de lui donner la lune! »

Nous avons travaillé comme des chiens sur ce conteneur. Pas un mot de Gabriel. Pas une plainte. Rien d’autre que de l’huile de bras. Gabriel était un parmi la meute, un bon parmi la meute. J’aurais aujourd’hui vidé tous les maudits conteneurs de tous les maudits entrepôts de la planète avec toi! Moi avec mes bras bâtis sur un « frame » de chat, toi avec tes bras sur le même genre de « frame ». Ami d’infortune, frère de conteneur ayant le désir de vider ce 53 pieds, plein au bouchon, plein jusqu’au plafond. Poussière de Hong Kong plein le nez, 3500 boîtes et pourtant… Et pourtant… Notre Gabriel qui siffle du Joe Dassin et moi je me dis que si tu n’existais pas, faudrait bien t’inventer pour finir ce câlice de conteneur!

Mes bras, tes bras pour vider ce 53 pieds rempli par des Chinois du même « frame » que nous.
Après que la job ait été faite, Gabriel partait avec son p’tit bonheur à pied vers l’arrêt d’autobus pour ensuite marcher jusque chez eux dans Villeray. Boisbriand-Villeray pour vider un conteneur… Je suis plein d’admiration.

Un p’tit vendredi de rien comme plusieurs vendredis de rien. Il n’avait rien de petit dans ce vendredi, car j’ai travaillé avec Gabriel.