Ti-Louis


Je vais vous raconter l’histoire de Ti-Louis, parce que l’histoire de Ti-Louis c’est celle des colonisateurs, de ceux qui ont bâti ce pays qu’est le Québec, à bout de bras, de peine et de grosse misère.  Depuis longtemps, je voulais écrire sur ces hommes du début du siècle qui ont fait les fondations du Québec d’aujourd’hui. 

Louis Lemerie est né en janvier 1911, à l’époque où l’honorable Wilfrid Laurier était le Premier ministre du Canada.  Nous étions Canadiens français, nous étions des »pea soup » pour les anglais.  Louis est fils de fermier.  Il est la gloire de son père Napoléon, il est la gloire des Lemerie, car il est le premier fils de la famille après 8 filles!  Napoléon a trouvé son successeur, il est fait robuste comme lui!  Il est né pour travailler sur la terre.  Il est un cadeau de Dieu, que pensent les Lemerie.  Saint-Cyprien-de-Napierville avait Louis Cyr, maintenant St-Lin avait aussi son homme fort en Louis Lemerie, surnommé Ti-Louis par son père!

La grand-mère, la mère et les sœurs de Ti-Louis l’ont dorloté jusqu’à l’âge de 5 ans.  Le matin de ses 5 ans, Napoléon a réveillé son fils aux aurores. Il était autour de 4 h du matin, belle heure pour traire des vaches!!!  Les deux hommes ont mangé des toasts su l’poêle, des œufs, des fèves au lard, du lard pis de la graisse de rôtie su’ l’pain, du gros pain de ménage!  C’était la première journée de travail de la vie de Ti-Louis…  Après un avant-midi, de retour à la maison, il a pleuré sous la jupe de sa mère et, à l’autre bout de la jupe, sa mère pleurait aussi.

Napoléon: Ti-Louis, fa un homme de toé.  

Ti-Louis a lâché sa mère d’un coup sec, il a essuyé son nez morveux sur sa manche, il a remis sa tuque, et ainsi commença sa vie d’homme, lui, un p’tit bonhomme bas sur pattes! Que de courage pour lâcher la jupe de sa mère!  Il a fait le tour des saisons avec son père, un tour du cadran complet!  Il est capable de tout faire sur la ferme.  Il ne sait pas compter jusqu’à trois, mais il peut vous garrocher une « bale » de foin dans une barouette comme si de rien n’était!

Par un matin d’été, de bonne heure dans le matin, Ti-Louis était parti pêcher des grenouilles pas loin de la maison. Tout le monde dormait dans la maison, même son bonhomme.  La pêche avait été bonne, sa mère pis ses sœurs pourraient cuisiner des bonnes grosses cuisses de grenouille.  Sur le chemin du retour, il vit au loin de la boucane, mais quand je dis de la boucane, je dis de la boucane!  Elle provenait de la maison et de la ferme, collée sur la maison des Lemerie.  Un feu maudit qui a tout brûlé sur son passage, ne laissant que des cendres. Louis Lemerie était maintenant le dernier Lemerie vivant dans St-Lin. D’un coup, il a perdu toute sa famille. 

Orphelin de père, de mère et de huit sœurs.  Ti-Louis, même à 90 ans, s’en rappelait comme si c’était hier. Il n’en parlait presque jamais, et surtout, avec des vieux sanglots dans la voix.  Une plaie qu’on n’arrive jamais à cicatriser!  Ti-Louis, 6 ans, était sur le chemin qui le menait nulle part, pleurait et cherchait la jupe de sa mère.  

Ti-Louis a marché jusqu’au magasin général, il a raconté son histoire au boss du magasin.  Il y avait sur place un charpentier de Lachute qui écoutait la triste histoire du p’tit bonhomme.  L’homme lui a offert le gîte, lui disant que jamais il ne manquerait de manger et qu’il aurait un toit sur la tête, en échange de travail à la scierie, qu’il serait traité comme un fils!  Le charpentier Beauséjour avait tenu parole sur toute la ligne, et Ti-Louis est devenu son meilleur travailleur!

Un an après son arrivée, le vieux Cyprien Beauséjour demanda tous ses enfants, ses petits enfants, sa femme, ses cousins, ses cousines, ses frères et ses sœurs. Devant tout ce beau monde, il invita Ti-Louis dans le salon :

Cyprien Beauséjour: Mon Ti-Louis, ça fait un an que tu travailles à nos cotés, ça fait un an que tu vis comme un Beauséjour.  Tu travailles dur comme un Beauséjour.  Tu es un homme déjà, même si t’as juste 7 ans!  Aujourd’hui, devant le clan Beauséjour au complet, je te demande si tu veux être un Beauséjour toé aussi?  Ça serait un honneur pour moé d’être ton père. 

Ti-Louis a les yeux plein d’eau… c’est comme si la Rivière-du-Nord avait coulé au complet sur ses joues!  Il y a eu un long silence, le genre de silence qui n’existe plus!  Un silence qui a traversé le comté d’Argenteuil…

Ti-Louis ( les sanglots dans la voix): J’vas être fier de porter votre nom, mon père!

La joie a éclaté dans le salon de Cyprien! Les plus vieux de la famille ont fait la bascule à Ti-Louis.  Les bonnes femmes ont sorti le buffet, les enfants ont joué aux cowboys pis aux Indiens, pis les hommes ont bu dans le salon en se racontant des peurs. Une soirée mémorable pour un moment mémorable!

Quelques années plus tard…
Ti-Louis  est rendu à 14 ans et se voit offrir d’aller travailler avec son frère le plus vieux dans un »camp » de bûcherons.  Il en rêvait d’ailleurs, il rêvait de devenir draveur et bûcheron!

Il est allé fendre du bois à Kilmar.  Nous étions en 1925 et Ti-Louis allait réaliser son rêve. Dur labeur à journée longue, batailles dans le »camp », de la »bucksaw »  14 heures par jour, la découverte de l’alcool frelaté, les cartes, les histoires cochonnes, les histoires de peur, l’argent, le tabac à chiquer et les filles de passe!

Après 3 ans de métier de bûcheron dans le corps, il s’en va faire de la drave dans le coin de Mont-Laurier. Nous sommes en 1929!  De billot en billot, il volait littéralement au-dessus des rivières.  Il était connu et reconnu comme Barabas dans la passion.  Sa légende avait traversé le comté de Labelle! Sa légende était aussi imprégnée dans les tavernes des hautes et des basses Laurentides.  Il était un furieux buveur et batailleur.  Il était reconnu comme un travailleur acharné et un jeune homme au grand cœur, malgré certains défauts!

Il revint à Lachute pour cause de mortalité dans sa famille…
C’était la semaine de l’exposition agricole de Lachute, la fameuse »County Fair » qui existe depuis 1825…

Il s’inscrit au tir de câble et à la compétition de fendeur de bûche!
La rumeur avait fait sa job comme du monde, le grand Lachute était au »County Fair » pour voir de ses yeux Ti-Louis rincer les anglais! Faut savoir que depuis toujours, Lachute est 50/50 anglais-français.  Le problème avec le tir du câble, c’est que personne ne s’inscrivait, car tous savaient que c’était perdu d’avance contre les 5 frères McKenzie de St-André!  

Ce jour-là, vrai comme je vous écris ces lignes, Ti-Louis Beauséjour s’est inscrit au concours pour justement affronter les frères McKenzie. Un problème se posa, le concours était conçu pour être 5 contre 5.  Ti-Louis dit à l’organisateur, un Canadien français comme lui :

Ti-Louis: Donne-moé la chance de leur fermer la yeule devant tout le monde!  J’veux leur montrer au »blokes » qu’on n’est pas juste des mangeux de soupe aux pois!!! J’les prends les 5 d’une traite!

Le fameux après-midi de juillet, les McKenzie riaient à en pisser dans leurs culottes! Les 5 frères avaient bu toute la matinée, ils étaient tellement certains de faire honte à ce »frog »…

Arrive l’heure du concours, les hommes sont présentés par l’annonceur de l’encan.  On annonce que le vainqueur va se mériter un cheval!  Ti-Louis s’avance et déclare qu’il ne veut pas de cheval ni rien d’autre, qu’il veut juste avoir le plaisir de battre des anglais! Que si les gens veulent, ils ont juste à venir lui payer une bière à l’hôtel Legault!

La foule riait, c’était l’euphorie en plein cœur de Lachute!  Certaines langues sales attendaient de voir le Beauséjour se faire planter, comme quoi même en 1929, les Canadiens français se mangeaient déjà la laine su l’dos!!!

1-2-3… c’est parti!
La légende dit que les 5 frères McKenzie se sont retrouvés sur le cul en un rien de temps. Les 5 fermiers de St-André la face dans le sable et l’orgueil qui a pris ses jambes à son cou.  Les McKenzie sont partis en lançant des roches à Ti-Louis. De là est née la fameuse légende des »pitcheux de roches de St-André ». D’ailleurs, encore aujourd’hui, les habitants de St-André se font appeler ainsi à cause des McKenzie!

Pendant cette journée, Ti-Louis rencontra sa future femme, la belle Rose-Alma! Elle avait 14 ans et il en avait 18.  Ils ont consommé avant le mariage, trop pressés de consommer. Ils se sont aimés de 1929 à la mort de Rose-Alma en 1982, c’est-à-dire pendant 53 ans.
Trois ans plus tard, trois enfants plus tard, la ville de Lachute lui a donné un terrain pour encourager la famille!  Elle lui a donné un terrain sur »la côte de sable », juste en arrière du fameux encan de Lachute! À bout de bras, il a monté sa maison avec une femme et trois enfants sur les bras!  Faute de pain, Ti-Louis pis sa famille ont mangé de la galette! Travailler au chantier de 5 h du matin à 5 h du soir, pis après aller bâtir sa maison jusqu’à 10 h le soir, c’était le train-train quotidien de Ti-Louis!

Il avait arrêté de se battre, sauf la fois où son frère Rosaire avait essayé d’embrasser sa femme de force lors d’une soirée bien arrosée.  Rosaire s’était retrouvé sur le cul, le nez cassé et ainsi qu’un os de la joue! Le beau maquereau s’est réveillé sur la galerie de Ti-Louis, avec le pied de Ti-Louis sur sa poitrine…

Ti-Louis: Rosaire, prochaine fois j’te tue avec mes mains.

Depuis ce jour et jusqu’à la fin de sa vie, à chaque fois qu’il a rencontré Rose-Alma, Rosaire s’est excusé!

Plusieurs années plus tard, plusieurs enfants et petits-enfants plus tard…
Mai 1982, la plus triste image et en même temps la plus belle image qui m’ait été donnée de voir!!! Nous sommes à l’église Immaculée-Conception, je suis avec mon père, ma mère et mon frère. Tous les autres Beauséjour sont sur place.  Le curé en face de nous veut commencer la cérémonie et attend que Ti-Louis s’assoit aussi avec les autres… ce sont les funérailles de Rose-Alma, ma grand-mère!!!

Ti-Louis, du haut de ses 71 ans bien sonnés, reste debout comme un vieux chêne.  Il tient la main de sa femme dans le cercueil.  Il reste debout, tout le monde le regarde. Il dit au curé:

Ti-Louis: Tu peux commencer ta cérémonie, moé j’vas rester avec ma femme pis non j’vas pas m’assir… il me reste juste une heure pour lui t’nir la main… ça fait 53 ans que j’y tiens la main… pis je vas y tenir la main jusqu’au boute faque câlissez-moé patience!!!!

Le vieux Ti-Louis est resté debout tout le long de la cérémonie, tenant la main de sa bien-aimée.  Ses vieilles jambes lui faisaient mal. Il souffrait, on pouvait le voir dans son visage!  Après une heure interminable, il a fallu qu’il lâche la main de Rose-Alma pour le reste de sa vie… Il a pris un grand respir et il a fermé lui-même de ses mains le cercueil de sa femme. Il pleurait comme le p’tit gars de 6 ans qu’il a été le jour du feu à St-Lin.  Il aurait eu besoin, à ce moment-là, de la jupe de sa mère!  Je les ai entendus dire:

–  Ti-Louis, fa un homme de toé. 
Il s’est essuyé les yeux et a suivi le cortège!

 

Début des années 90…

Ti-Louis se fait garder quelques fois par votre humble serviteur, pendant que son fils, dit le plein de marde, va dépenser son argent gagné durement dans une »slot machine » de dépanneur.  J’allais fendre du bois avec le bonhomme. Sa »shed » était d’une autre époque, tout droit descendue du début du siècle!  Il y avait dans cette »shed » magique un »bucksaw », une vraie hache de bûcheron (pas une hache de feluette), des bretelles pour les pantalons, des pics pour pogner les bûches, des vieilles égoïnes et des photos de Maurice Richard pis du frère André!

Il me faisait placer son bois, pis je fendais quelques bûches pour 10 piasses.  Parfois, il me parlait de son époque. C’était des grands moments de bonheur que je ne partageais avec personne, comme un cadeau qui m’était désigné, que je conservais jalousement!  

Ti-Louis était vieux, très vieux. Sa vie l’a rattrapé et ses dernières années n’ont pas été de tout repos, car son fils dit le plein de marde, qui habitait avec lui, le battait parfois et lui volait tout son argent.  Ti-Louis était trop vieux pour se défendre, il avait quand même 82 ans bien sonnés! 

La dernière fois que j’ai vu Ti-Louis, c’était à l’hôpital d’Argenteuil en 1993.  J’étais allé le voir seul, moi qui à l’époque était toujours enfermé chez nous. Ça tenait de l’exploit!  Ti-Louis était plogué de partout dans la chambre 114. Il refusait de manger, il voulait en finir. Je suis entré dans la chambre avec des pas de souris sous mes souliers… 
Il était là, à moitié mort, maigre comme jamais je l’ai vu, blanc comme un drap, et il avait perdu l’usage de la parole. Il n’avait plus rien du draveur de l’époque, ni de l’homme fort de St-Lin, ni du batailleur de taverne. Il était maintenant comme tout le monde, un mortel au bout de sa vie.  Je me suis approché et puis…

Moi: Ta belle Rose-Alma t’attend, Ti-Louis.

C’était la première fois que je me permettais de l’appeler Ti-Louis devant lui… j’étais gêné. Je lui ai donné un bec sur le front et j’ai cru voir un sourire dans sa face!  J’ai fermé la porte et, le soir même, Ti-Louis allait rejoindre sa belle Rose-Alma pour un monde qu’on dit meilleur!

Ti-Louis
-Fondateur de la côte de sable
-Bâtisseur 
-Inventeur de l’huile à bras
-Draveur
-Bûcheron
-Mangeur de graisse de rôtie
-Mâcheur de gomme d’épinette
-Batailleur à mains nues
-Signeur de x 
-Jongleur de bucksaws
-Donneur de 5 piasse 
-Bénisseur de famille
-Empileur de cordes de bois à l’infini

*source de la photo: Archives nationales du Québec*

Heureux comme un trisomique



Le bonheur est un moment burlesque qui dure le temps d’un clin d’œil!

Big George est un italien. Il porte les couleurs de l’Italie avec fierté. Il parle beaucoup et son vocabulaire contient plein de mots d’église. Il parle rapidement, tellement que parfois, ses mots s’enfargent dans sa bouche. Il est au début de la vingtaine. Il aime jouer au bowling, même s’il est un piètre joueur qui visite le dalot plusieurs fois par partie! Il s’en fout de perdre ou de gagner, de performer ou de n’importe quoi à saveur de compétition. Il est juste content d’être là et de lancer la grosse boule dans l’allée et de faire tomber une quille une fois de temps en temps. À ce moment précis, ça devient comme une fête! Ah, j’oubliais! George est tout sauf gros. Il est très laid, mais il s’en fout!

Wally est tout le contraire de George. Il est le meilleur ami de George et George est son meilleur ami. Il ne pourrait imaginer la vie sans George. En fait, il est persuadé que sans George, il arrêterait de respirer ou que son cœur arrêterait de battre! Wally est encore plus laid que George, mais lui il pense qu’il est la réincarnation de James Dean. Wally est aussi au début de la vingtaine. Ils sont ensemble Laurel et Hardy, mais en mieux. Comme George, Wally n’a aucune malice. Si la planète était dirigée par Wally, la planète se porterait mieux. Envoyez George et Wally pour régler le conflit Palestine/Israël, et les bombes feront place à la bonne vieille tarte à la crème ou à un concours de belles grimaces de singe! Ils sont à eux deux un cirque de clowns.

J’ai fait la rencontre de ces deux spécimens lors de mon dîner à la Belle Province du Bowling Laurentien,un certain mercredi. En face de moi, au comptoir pour apporter, un autobus de trisomiques. Vingt trisomiques alignés un à la suite de l’autre devant moi. Je suis l’avant-dernier dans la file. Juste en arrière de moi, il y a Wally, et en avant de moi, il y a George. Je suis arrivé dans la file à 12 h 01 et j’ai été m’asseoir avec mon p’tit bonheur à 12 h 20! Je recommence à travailler à 12 h 30. Un chaos sympathique du début à la fin.

Intérieurement, je sacre. Je ne suis pas content d’attendre pour manger. Autour de moi, c’est tout le contraire. La file de trisomiques est enjouée. C’est la fête au village. Tellement qu’on dirait que quelqu’un a gagné le million dans le lot. Je rumine, je sacre, quand tout à coup, je sens un p’tit doigt huileux sur mon épaule.

Big George: Tu vas prendre quoi pour dîner, Monsieur?

Comme un cadre, il a un sourire tout croche d’accroché dans la face. Le genre de sourire que mon garçon qui avait 6 mois à l’époque m’offrait le matin en se levant. 

Moi, avec le début d’un sourire dans la face: Mon nom c’est Patrick pis j’pense que j’vais prendre un numéro 4, hamburger avec une frite.

George met ses p’tites mains autour de sa bouche comme pour parler avec un porte-voix et crie littéralement…

George: Hey, Wally, le monsieur va prendre un hamburger avec une frite. C’est un bon choix, hein?

Il crie le tout avec un pouce dans les airs à la fin de sa phrase. Wally est à deux pouces de moi, et George est collé sur moi. Je ris, George rit, Wally rit, et toute la file rit.
Wally met ses mains autour de sa bouche et crie à son tour.

Wally: Hey, »Big » George, je sais ce que le monsieur veut, je suis à coté de lui et de toi! Tu n’as pas besoin de crier! dit-il en criant lui aussi.

L’éducatrice spécialisée qui les surveille leur dit d’arrêter de déranger le monsieur. Le monsieur, c’est moi. Ça me fait toujours drôle de me faire traiter de monsieur. Et moi de lui répondre:

Moi, le monsieur: Ben non, ça me dérange pas pantoute. C’est ben correct.

Intérieurement, je suis »crampé », j’ai le sourire facile! Le bonheur vient faire son tour entre mes deux oreilles. George repart de plus belle et s’adresse au caissier dans son »rush » du midi.

George: Hey, monsieur, tu fais une maudite bonne job. Lâche pas, tu vas aller loin dans la vie, parole de George. Two thumbs up’s mister! Tu fais de la bonne argent aujourd’hui Buddy!

Le caissier a droit en prime à un beau signe du pouce de notre joyeux drill. Le caissier rit de bon cœur, les filles et les gars dans la cuisine rient de bon cœur malgré l’énorme »rush ». Tout le monde rit de bon cœur!

Quelques minutes passent… je sens encore une fois un p’tit doigt huileux sur mon épaule.

George: Tu vas prendre quoi pour dîner, Monsieur Patrick?

WallyDérange pas monsieur Patrick, c’est pas de nos affaires!

George me répète la même question tout naturellement trois fois comme si c’était la première fois. Je suis dans un »twilight zone ». Je vis une pièce de théâtre burlesque. Je me sens comme Symphorien dans un sketch avec Oscar Bellemare. On dirait que Marcel Gamache a écrit l’histoire de mon dîner tellement c’est risible. J’ai toujours eu une fascination particulière pour les trisomiques et leur bonheur facile! Le moment que je vis avec eux me le confirme. J’ai enfin ma commande et je vais m’installer seul dans mon coin. Wally et George viennent s’asseoir à coté de moi!

Je renverse mon verre de coke en m’assoyant. Le coca-cola déborde comme la rivière du Nord de mon enfance au printemps… un peu sur mes pantalons, un peu à terre, un peu sur mon cabaret, un peu partout finalement. Wally se lève et m’offre de partager son coke avec moi. Comme ça, tout naturellement, comme si c’était la chose à faire! Comme un cadre, j’ai un sourire tout croche d’accroché dans la face. Le genre de sourire que mon garçon de 6 mois m’offrait à l’époque le matin en se levant. Wally et George n’ont pas besoin de chercher le bonheur, car ils sont le bonheur!

Je suis reparti du snack à patates avec un gros »smile » dans la face. J’ai travaillé avec un gros »smile » dans la face tout l’après-midi. Je suis arrivé chez nous avec un gros »smile » dans la face. Je me suis endormi avec un gros »smile » dans la face, j’étais heureux comme un trisomique.

La balle qui jamais ne retomba



En général, l’espérance de vie d’une balle dure le temps d’une fausse balle perdue!

Voici l’épopée d’une balle hors de l’ordinaire. Une balle qui allait remettre en cause la fameuse théorie de la relativité.

Jean-Paul est dans son champ comme à tous les matins. Il prend soin de sa terre comme on prend soin d’un enfant! Le bonhomme Corbeil est d’une autre époque. Il est né avant la première Grande Dépression. Il était encore à la mode d’utiliser de l’huile à bras. Le bonhomme était aide-arpenteur le jour et le soir, après souper, il s’occupait de sa terre jusqu’à la pénombre. Ce n’était pas l’époque du »je me moi ». Le bas St-François a vu la résilience et l’acharnement de l’humble homme qui a élevé ses enfants aux abords du Parc des Tisserands.

La légende dit que la compagnie Rawlings aurait voulu acheter la terre du bonhomme Corbeil et le terrain de balle adjacent. La rumeur dit que la compagnie fondée en 1887 n’avait jamais fabriqué de balle qui ne retomba pas. Le grand Edison avait jeté les bases même de la théorie. Tout ce qui monte redescend! Alors ce n’est certainement pas une balle Rawlings qui allait défaire la fameuse théorie. Aux dires des vieux du bas St-François, Rawlings aurait voulu effacer toute trace de cette histoire. 

Les vieux en parlaient à tous les dimanches matins au pied de l’église. En fait, ce qui restait de vieux et de croyants au milieu des années 90! La rumeur veut même que le petit-fils de Rawlings ait visité le Bas St-François un beau dimanche après-midi et que Jean-Paul l’aurait sorti de ses terres cul par dessus tête… sans en parler à son fils ou le reste de la famille. Le seul autre témoin est mort aujourd’hui, c’était son voisin d’en face Eddy Blair.

La fameuse balle fabriquée dans l’usine de Mr. Rawlings à St-Louis dans le Missouri était comme toutes les autres balles au premier abord. Elle était vêtue d’un cuir blanc, de couture parfaitement alignée qui permet aux lanceurs de fastball de faire sacrer les frappeurs.  Elle faisait des courbes, des changements de vitesse, des rapides, des balles papillon et des fausses balles.
La balle a voyagé dans un 53 pieds avec d’autres balles vers le Canada. Certaines seront célèbres pour avoir participé au fameux tournoi de »Pif Depatie », certaines feront de la poussière dans les comptoirs du Canadian Tire, certaines seront les premières balles d’un p’tit gars ou d’une p’tite fille et l’une d’entre elles s’est retrouvée en plein cœur du bas St-François à Laval. Elle était dans une boîte parmi d’autres balles. Les boîtes de balles étaient en possession de l’organisateur du tournoi, l’ineffable Gilles Mayer!

En ce dimanche matin, il y avait un je-ne-sais-quoi dans l’air du bas St-François. Le soleil était au rendez-vous tant et tellement que les arbres allaient déjà se cacher sous les points d’ombres en avant-midi. Le terrain était tout simplement magnifique. Les lignes blanches était parfaitement enlignées. On aurait dit un travail d’arpenteur. La butte du lanceur aurait fait rêver Cy Young lui-même. Le gazon a même été fraîchement coupé ce matin là! Gilles Mayer à l’époque avait le bras long. 

Les vignes accrochées au backstop rappellent le vieux Wrigley Field de Chicago. Les balles vont mourir tranquillement dans le champ centre, ils n’ont même pas espoir de voir même le bout du nez de la clôture. Le Parc des Tisserands, c’est le paradis des lanceurs. C’est un genre de »Field of Dream ».

Pendant ce temps là, le héros de notre histoire, Justin, avait bamboché toute la nuit avec ses compagnons d’infortune. Il est 8 h le matin et le soleil frappe de tous ses feux la petite maison des Corbeil. Le fils du Parc des Tisserands était hangover mais il avait déjà la tête au parc. Celui qui allait faire retourner Edison dans sa tombe avait un 
je-ne-sais-quoi qui traversait son épine dorsale. 

L’équipe des loisirs de Duvernay nord était ce matin-là en demi-finale du tournoi. Par exception, deux gars de Québec faisait partie de l’équipe pour la fin de semaine. Avant cette fameuse fin de semaine, Justin n’avait jamais frappé de circuit, jamais. Ce jour-là bizarrement c’est comme s’il avait de plus gros biceps! 
Notre sbire avait des allures de Dave Parker l’ancien slugger des Pirates. Justin est un deuxième but métronome. Il cueille les balles comme les milliers de fraises qu’il a cueilli dans les champs de la famille! C’est peut-être pour ça qu’il est si habile au deuxième but, il a passé sa jeunesse dans les champs du rang.

L’intemporel catcheur est arrivé le premier au parc avec son masque, son plastron, ses pads et sa face de carême. L‘intemporel Éric crache des tournesols et met son armure de chevalier de la balle-molle! Il est fier comme un coq notre intemporel! On peut même voir son torse à travers son plastron. On dirait même qu’une crête lui pousse tranquillement sur la tête plus le match approche.  Le reste des chevaliers perdus arrivent par la suite.
Parmi les chevaliers, l’ineffable Marc »La Poule » Viau, aussi dangereux dans une épluchette de blé d’Inde que sur un terrain de balle! Éric Valentine dit « Le Beu » du Bas St-François n’était pas sur le terrain, il faisait du boudin chez eux! Lui, les gars de Québec, il n’avait pas aimé ça. 

Les estrades du parc se remplissent pour la demi-finale opposant Terrebonne contre le mythique LDN.
La balle de Mr.Rawlings avait fait son chemin jusque dans les poches de l’arbitre en chef. Les estrades du parc étaient pleines à craquer. On se serait cru à une bonne vieille soirée canadienne. Le bas et le haut St-François ne demandent qu’à célébrer ses fils. La foule rit, jase, parle fort, se conte des peurs, boit de la O’Keefe. Les vieux sont comme sur le perron de l’église de St-Vincent de Paul, ils jacassent sur un pis sur l’autre sans gêne et sans retenue. On peut même apercevoir un sourire fendu jusqu’aux oreilles en forme de nuage dans le ciel du rang St-François. Même que les fantômes des rangs étaient présents.

Ce fut un dimanche parfait. Ce fut une game de tous les diables. C’est normal, même lui était présent, il surveillait les descendants de Valiquet du coin de l’œil. Belzébuth a la mémoire longue!  

Ce fut une game chaudement disputée, chaude comme un rond de poêle à bois. Les gars de Québec ont été d’une grande aide pendant cette game mais c’est Justin qui allait s’amuser à jouer au héros en ce dimanche, celui qui a grandi aux abords du parc. Celui qui avait le parc dans sa cour.

Le numéro onze se présente à la plaque en fin de la 6e manche. La marque est de 2-1 pour Terrebonne.  Un homme est au deuxième but et on indique deux retraits au tableau. Justin s’avance vers le marbre…
(Johanne Archambeault, la voix du Parc des Tisserands)
– Au bâton, le deuxième but, le numéro 11Justin Corbeil.

Applaudissements des estrades…
Une belle bataille entre le lanceur de Terrebonne et le fils du cultivateur/arpenteur. Trois balles, deux prises… le compte est complet. Soudain, le ciel du bas St-François est devenu noir. Un ordre de corbeaux sont arrivés au abords du terrain.
Il venaient voir la catastrophe de près! Ils venaient voir celui qui plantait des épouvantails dans ses champs ainsi que son fils! Les Wézos jacassaient en taboire! L’arbitre call un time-out. Wézo noir, Wézo noir…

Tout à coup… Mario « Pico » Bisson fait l’erreur de demander à Michel « Pinceau » Gascon:
– Hey Pinceau! Ça se casse-tu ça un corrrrbeau?

Pauvre ordre de Wézo noir…
La légende dit que Pinceau avec ses deux grosses mains de cultivateur de pétaques a brisé le coup du Wézo qui cacassait le plus. Il a fait peur aux autres qui sont devenus blancs comme des draps…Un ordre de corbeau déguisé en colombe est parti avec son p’tit bonheur. Ça couaquait pas fort chemin faisant. 

L’arbitre était au milieu d’un chaos signé les rangs. Donc nous avions un compte complet. Justin s’est débattu jusqu’au point de non-retour. L’arbitre est encore ébranlé en remettant son masque et plastron.

– Play Ball, dit-il la voix chevrotante.
L’arbitre ne le savait pas, mais il venait de sortir de sa poche la balle de Mr. Rawlings, celle qui avait quitté le Missouri pour se rendre jusqu’ici.  
Le destin de Justin et de la p’tite balle allait s’entrechoquer dans quelques secondes. Cette p’tite balle de rien du tout était née pour un grand destin de balle! Notre sbire allait se transformer en Dave Parker, l’ancien des Pirates, l’instant d’un lancer.
Le numéro onze se replace en position de frapper. Il prend un grand respire et dans les estrades on respire au même rythme que le p’tit Corbeil.  Une balle tombante qui ne tombe pas, elle reste suspendue en plein coeur du marbre… une simple balle.
Justin transfère parfaitement son poids et son bâton éclate sur le cuir de la balle de Mr. Rawlings. Justin n’avait pas des airs de Parker, je me suis trompé, son élan rappelait Willie Stargel. Décidément, il était destiné aux Pirates.
À ce moment précis, la p’tite balle sent que des ailes lui poussent entre les deux coutures.  Elle est maintenant une balle oiseau qui voltige par-dessus la clôture du champ droit en direction de la petite maison des Corbeil.
Lui, Justin, est trop nerveux pour s’apercevoir que la balle est sortie du parc.  Autour des sentiers, il court comme si sa vie en dépendait.  Les gars de LDN lui crient de ralentir, de profiter du moment. La foule est en liesse. Le bas comme le haut St-François célèbre son fils.
Justin contourne le deuxième but comme au ralenti, pendant que la balle finit son voyage sur un arbre dans sa propre cour. En contournant le deuxième but, Justin peut voir les amis, Papa Jean-Paul et maman Rose, ses sœurs,  et toutes les autres l’applaudir. Il est accueilli comme un héros de guerre au marbre, même l’intemporel catcheur sourit!
À la fin de la journée, Justin est allé cueillir la fameuse balle dans l’arbre de son père en rentrant à la maison. Elle n’avait pas touché le sol.  Il a déposé la balle dans son sac de balle. Elle n’avait pas encore touché le sol.  La petite balle de Mr. Rawlings a passé l’hiver dans le sac. Tout l’hiver, elle n’a pas touché le sol.  Le printemps d’après, Justin a sorti ses balles pour le besoin d’une pratique, mais la petite balle de Mr.Rawlings avait disparu… Il a regardé autour de lui et évidement la balle n’était pas au sol. Elle avait disparu.

Si vous allez au musée Rawlings à St-Louis dans l’État du Missouri, vous pourrez apercevoir une balle de softball 105L en exposition dans un cube de verre. Elle ne touche pas au sol.

Hey Pinceau! Ça se casse-tu un cube de verre?

Frères d’ombre à Old Orchard


Juillet 2013

Il est presque minuit. Je bois une autre Coors avec Sébastien mon voisin de motel pendant que nos deux familles dorment du sommeil des justes.
Nous sommes arrivés au bout de ma petite caisse de 12 et maintenant on commence la sienne. Nous sommes au magnifique Moontide Motel à Old Orchard Beach dans l’état du Maine. Le temps est orageux, les éclairs illuminent le ciel, c’est magnifique. Il ne va pas pleuvoir, quand ça va tomber, il va mouiller. Toute la journée. Nous avons été en pleine canicule, c’est pour ça que ce soir nous buvons autant.

On parle trop fort puis on chuchote. On refait le monde.
Tout semble simple sur la rue Traynor. Tellement simple qu’au bout de la rue, il y a l’océan. La vie est aussi facile qu’un dimanche matin. Il y a l’océan puis au bout du sable doux, des petits coquillages mignons qui ont été inventés pour occuper les enfants! Et au bout du sable, il y a la rue Traynor. J’imagine parfois que dans l’une des beach houses, il y a le bonheur qui a loué pour l’été.
Moi qui est anxieux au coton, pour m’endormir parfois, je pense à la rue Traynor.

Soudain, dans la pénombre de la rue Traynor, j’entends le cri entremêlé de pleurs d’une vieille voix. Je me lève, mon partenaire de boisson, lui, trébuche dans son ombre. Je tourne le coin du motel et j’aperçois la bête. La scène est chaotique, un vieux bonhomme d’au moins 80 ans en bedaine qui tient une bouteille de Jack Daniel’s dans la main gauche et dans l’autre une Marlboro. Il est taché de sang et nus pieds. On dirait qu’il est en transe. J’ai l’impression d’avoir devant moi un vieux chevalier de l’apocalypse. Il est assis par terre et il se berce.

Moi: Are you ok, old man? (Êtes-vous correct vieux bonhomme?)

Il me regarde. Il avance vers moi d’un pas lent mais certain. Il arrive en face de moi. Il dépose sa bouteille de Jack Daniel’s par terre, mets sa Marlboro dans le coin de sa bouche à droite. Il fouille dans son portefeuille et me montre sa carte d’identité. Il a 80 ans bien sonnés. Il me montre sa médaille de guerre.

Lui: I did Korean War back in 1953 (J’ai fais la guerre de Corée en 1953)

Il me dit de pas s’inquiéter, qu’il n’est pas blessé vraiment que les blessures sont intérieures. Je suis dubitatif. Il m’invite moi et mon partenaire à prendre une bière sur son porch. Je suis dubitatif à la puissance mille.

Au même moment, un autre homme arrive en criant avec les deux baguettes dans les airs!
Il est en bedaine mais lui porte des souliers. Je me dis dans ma tête (oui oui, même dans ces moments là, je pense à d’autres choses) tiens tiens, un autre vieux chevalier de l’apocalypse que je me dis.
À ce moment très précis, j’attends les deux autres chevaliers pour compléter le quatuor!

Le vieux bonhomme en bedaine: Are you ok Bobby? (Es-tu correct?)

Bobby se tourne vers nous et nous indique que le gars en bedaine c’est son frère.

Bobby: Yeah! yeah! Everything is good. They gonna drink with us! (Tout est sous contrôle, ils vont boire avec nous!)

Moi, Sébastien, Bobby et son frère allons prendre une bière ensemble! Sébastien tremblait littéralement dans ses culottes de futur politicien.

Finalement il est resté avec moi. Il était ce soir là mon frère d’infortune. 

Nous avons parlé de la vie malgré tout. Du bonheur, des femmes, de la boisson, de musique et tout ça dans une sublime cacophonie. Nous avons parlé de nos douleurs intérieures. Moi et Bobby avons connectés. Il disait que j’étais revenu de la guerre aussi. Et après avoir raconté mon histoire toute personnelle, ma fin du monde à moi, Bobby m’a touché profondément!

Bobby: Sir stand-up sir, (traduction libre) Tu es un guerrier de l’ombre comme moi, mon frère!
Ne baisse jamais la tête, ne baisse jamais les yeux, jamais. Tu es grand mon frère, oublie jamais ça.

Et il m’a fait la plus belle accolade que j’ai jamais reçue. Le chaos était bien installé. Il avait fait son nid sur la rue Traynor ce soir-là.

Bobby nous a pleuré le moment de sa vie qui le définit encore aujourd’hui!

Je vous résume: il faisait le guet, c’était sa nuit comme on dit! Il faisait bon en 1953 de descendre des soldats coréens…
Vers très très tard dans la nuit, Bobby a entendu une série de pas. Il faisait noir comme dans le cul d’un ours. Il y avait aussi une petite pluie fine! 

Il avait le doigt sur la gâchette. Un doigt qui tremblait. Une ombre dans la noirceur, faisait contraste avec le ciel coréen. Une lueur est apparue… Un bruit sourd s’est fait entendre dans la nuit!

Au dire de Bobby, il a hésité un 3/4 de seconde, puis il a appuyé sur la gâchette….
3-4 de seconde qui ont changé sa vie à jamais. Pas besoin d’une éternité pour définir une personne que je me dis en background! Et pendant qu’il nous raconte son histoire, on dirait qu’il n’est plus avec nous mais en 1953, c’est fascinant.

Retournons en 1953…
Il n’a pas eu besoin de tirer deux coups! Mon frère de l’ombre est un tireur d’élite! Même encore aujourd’hui ses pairs le reconnaissent comme l’un des meilleurs de toute l’histoire de l’armée américaine. Le petit gars du Massachusetts a toujours eu une carabine dans les mains.
Bobby a attendu un certain temps avant de sortir de sa cache et il est arrivé en face du corps…

Bobby: (traduction libre) Il était là devant moi. Il était tombé face devant. Il avait la face dans la bouette. Il était nus pieds. J’ai tué un enfant que je disais en pleurant. J’ai pris le petit Coréen aux pieds nus dans mes bras et je l’ai bercé à la pluie battante. Et bercé et bercé…
Pis les gars sont venus me chercher…

Moi, Sébastien et le frère de Bobby on pleurait de voir la douleur encore vive dans le visage du vieil homme 60 ans plus tard! J’ai embrassé Bobby comme le font les hommes en Europe!

Le lendemain à la plage, j’ai vu le vieux soldat de l’apocalypse avec l’un de ses arrière-petits-fils. Nous nous sommes fait une accolade bien sentie comme si on était de vieux soldats qui avaient été dans la même tranchée et il m’a présenté son arrière-petit-fils. Et puis nous sommes repartis à nos vies…


Si un jour vous voyez un vieil homme sur la rue Traynor à Old Orchard Beach chercher un petit Coréen nus pieds dans la nuit, allez lui raconter votre guerre intérieure car pendant qu’il écoute votre histoire, il oublie la sienne.

Traynor Street


Le coq de St-Côme

*Le conte rural se situe entre la vérité et mensonge*
C’est ce jour là que l’intemporel Éric a failli 
perdre un œil!
L’automne à St-Côme dans la magnifique région de Lanaudière, c’est comme si un géant avait échappé une immense boîte de Smarties par terre. Il y a plein de couleur partout. Et les soirs de pleine lune on dit que c’est la lune des loups! Au début d’octobre, le froid s’installe pour la nuit. Les loups ne sont pas garous ici. Certains soirs, il fait noir comme dans le cul d’un ours. À St-Côme, la vie est belle malgré tout.
Il y a depuis un certain temps une rumeur qui court dans le village. À la limite de devenir une légende. Elle est en train de se répandre dans toute les chaumières du coin.
La rumeur court que dans la vieille grange du bonhomme Gilles Roussel se pavane un gros coq à la crête gargantuesque. Une crête rouge qui reluit au soleil. Un gros maudit coq fier tellement qu’on dirait qu’il vient peut-être d’Italie. Il se bombe le torse à la vue d’un mâle de n’importe quelle espèce.
Il est le seul maître dans la vieille grange, dans le bas comme dans le haut coté. Le ratio est assez spectaculaire, entre 12 et 15 poulettes pour un coq mais tout un coq. Le genre qui pourrait fourrer toutes les poules de toutes les basses-cours du monde. Je vous dis entre 12 et 15 poules car Gilles est jamais sûr du décompte. Certains badauds dans le village vous diraient que c’est parce que Gilles fait son décompte avec un p’tit verre dans l’nez! Il n’y a pas que des loups dans Lanaudière, il y a des vieilles pies aussi.
Deux grandes théories s’entrechoquent ici, car voyez-vous, le bon vieux Gilles se retrouve souvent avec trop d’œufs!
Première théorie qui pourrait devenir une grande étude scientifique dans n’importe quelle université digne de ce nom. Les 12 ou 15 poules sont vieilles et oublient parfois qu’elles ont pondu un œuf dans la journée alors elles en pondent un deuxième. Théorie avancée par le bonhomme et le fils Roussel.
Deuxième théorie plus simple, le coq fourre les poules à plein cul! Il serait le Ron Jeremy des coqs! Ici si vous voyez un jeux de mots entre les lignes, ça veut tout simplement dire que vous êtes trop souvent sur »porn hub » ou que vous êtes le genre à »pornifier » votre ordi, tablette ou laptop!
Par une belle fin d’après-midi d’octobre, le fils unique, et ça dans toutes les lettres du mot, le héros de notre histoire, l’intemporel Éric, allait chercher quelques œufs pour sa consommation personnelle.
Le plan était simple. Entrer dans la grange, lever le popotin de quelques poules, prendre une demi-douzaine d’œufs et repartir vers Laval. Naaaaaan, c’est pas comme ça qu’allait se poursuivre le reste de ce conte rural! Ici entre en jeu la fameuse théorie du pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué.
L’intemporel ouvre la porte de la grange et le grincement de porte est digne d’Hollywood!
Les poules sont bien emmitouflées dans leurs certitudes et leur nid douillet! Il y a dans le quasi poulailler entre 12 et 15 poulettes, Gilles n’était pas sûr du décompte encore aujourd’hui.
Au beau milieu de la place, le seul coq de la grange, le king de la wing, le boss des bécosses, celui qui invite les autres au rack à bicycle à 4 heures est en tabarnak, en tous cas j’imagine. Il aperçoit un mécréant lever les foufounes de ses poulettes pour prendre des œufs et ce n’est pas Ti-Gilles!
Notre coq se bombe le torse et regarde l’intemporel »drette » dans les yeux, il fulmine, la boucane lui sort par tous les orifices possibles! Il est le prédateur et le fils de Gilles est la proie. Dans la grange comme dans la jungle c’est la loi du plus fort. Il piétine comme le ferait un taureau pendant que notre sbire lui, cueille des œufs comme on cueille des pâquerettes par un bel après-midi d’été. Il siffle un air connu en tapotant le popotin des poules.
Le coq rebombe son torse gargantuesque. Il est prêt. Il est en transe et lâche un genre de cri de mise à mort vers le cueilleur de pâquerettes.
L’intemporel n’a pas le temps de se lever la tête que le coq est grimpé dans sa face. À grand coup de bec, il picosse l’intemporel comme s’il était un picbois. Tra-tra-tra! Et tra-tra-tra!
Éric pogne le coq par le chignon et le lance le plus loin possible. Il lance une prise au deuxième but comme dans ses belles années de catcheur.
Le coq tombe sur l’un des poteaux de la grange. Il est ébranlé. Il secoue sa belle tête de coq et il marche comme Gilles après un décompte bien arrosé.
L’intemporel catcheur est de retour comme dans le temps des loisirs de Duvernay nord. He’s  back the man behind the mask.
Il regarde le coq « drette » dans les yeux. Il fulmine. On peut apercevoir de la boucane sortir de son nez comme ces taureaux dans les corridas. On se serait cru en Espagne. Il se bombe le torse, il n’est pas gargantuesque mais il est bombé en saint-simonaque. Il est maintenant le prédateur et notre coq est la proie. Éric fonce vers le coq, le coq fonce vers Éric. Un face à face est imminent.
Ici, intermède dans le texte.  Faut savoir qu’Éric est l’ami des animaux de toutes sortes. Il a eu des labradors, des lapins et toutes sortes de bébittes. Présentement, il a un petit chien tout mignon qui peut entrer dans le creux de votre main et il a un gros chat domestique qui perd son poil et profite, un joli bibelot qui chie. Pour la suite des choses…
Éric saigne sous l’œil. 3/4 de pouce plus haut et mon texte aurait été dramatique. Comme quoi la vie ne tient qu’à un coup de bec. Éric ramasse un coup de pied dans le torse du boss des bécosses qui roule jusqu’au poteau de tantôt.
Il branle de la tête. Il marche encore comme Ti-Gilles ou comme Éric Lindros après une mise en échec de Scott Stevens au milieu de la glace. Le coq fait une commotion cérébrale. À la fin de sa vie, faudra remettre son cerveau de volaille au scientifique. Pour les langues sales, je ne parle pas de mon ami l’intemporel ici mais du coq!
Il fonce à nouveau sur Éric et le picosse ardemment aux chevilles et aux genoux et remonte sur son torse en picossant. Le chaos est partout dans la grange. Les poules crient, les œufs bouillent, le coq a un goût de sang dans le bec, les lapins font des petits cacas nerveux et soudain le ciel à travers la porte de grange devient noir et quand je dis noir, je dis noir. Le corbeau vient regarder le combat de coq, il veut voir la mort en direct comme quoi le corbeau est pas loin de l’humain. Wézo noir, wézo noir, wézo noir qui annonce le malheur. Wézo noir aux couleurs du deuil.
Soudain, le coq se retrouve encore sur le derrière. Il vient de manger un coup de 2×4. Il est ébranlé et cette fois il ne reviendra pas à la charge! Il se demande même s’il est un coq ou une poule. Éric ramasse sa demi-douzaine d’œufs et son petit bonheur. Il retourne dans la maison du paternel et de maman Marie. Il est littéralement en sang. Pendant ce temps-là, le wézo noir rit aux éclats et se frappe les ailes sur les pattes.
Gilles: Pis tu l’as-tu tué?

Si vous passez par St-Côme et cherchez le trouble demandez au père Roussel de vous faire visiter la grange au coq!