La balle qui jamais ne retomba



En général, l’espérance de vie d’une balle dure le temps d’une fausse balle perdue!

Voici l’épopée d’une balle hors de l’ordinaire. Une balle qui allait remettre en cause la fameuse théorie de la relativité.

Jean-Paul est dans son champ comme à tous les matins. Il prend soin de sa terre comme on prend soin d’un enfant! Le bonhomme Corbeil est d’une autre époque. Il est né avant la première Grande Dépression. Il était encore à la mode d’utiliser de l’huile à bras. Le bonhomme était aide-arpenteur le jour et le soir, après souper, il s’occupait de sa terre jusqu’à la pénombre. Ce n’était pas l’époque du  »je me moi ». Le bas St-François a vu la résilience et l’acharnement de l’humble homme qui a élevé ses enfants aux abords du Parc des Tisserands.

La légende dit que la compagnie Rawlings aurait voulu acheter la terre du bonhomme Corbeil et le terrain de balle adjacent. La rumeur dit que la compagnie fondée en 1887 n’avait jamais fabriqué de balle qui ne retomba pas. Le grand Edison avait jeté les bases même de la théorie. Tout ce qui monte redescend! Alors ce n’est certainement pas une balle Rawlings qui allait défaire la fameuse théorie. Aux dires des vieux du bas St-François, Rawlings aurait voulu effacer toute trace de cette histoire. 

Les vieux en parlaient à tous les dimanches matins au pied de l’église. En fait, ce qui restait de vieux et de croyants au milieu des années 90! La rumeur veut même que le petit-fils de Rawlings ait visité le Bas St-François un beau dimanche après-midi et que Jean-Paul l’aurait sorti de ses terres cul par dessus tête… sans en parler à son fils ou le reste de la famille. Le seul autre témoin est mort aujourd’hui, c’était son voisin d’en face Eddy Blair.

La fameuse balle fabriquée dans l’usine de Mr. Rawlings à St-Louis dans le Missouri était comme toutes les autres balles au premier abord. Elle était vêtue d’un cuir blanc, de couture parfaitement alignée qui permet aux lanceurs de fastball de faire sacrer les frappeurs.  Elle faisait des courbes, des changements de vitesse, des rapides, des balles papillon et des fausses balles.
La balle a voyagé dans un 53 pieds avec d’autres balles vers le Canada. Certaines seront célèbres pour avoir participé au fameux tournoi de  »Pif Depatie », certaines feront de la poussière dans les comptoirs du Canadian Tire, certaines seront les premières balles d’un p’tit gars ou d’une p’tite fille et l’une d’entre elles s’est retrouvée en plein cœur du bas St-François à Laval. Elle était dans une boîte parmi d’autres balles. Les boîtes de balles étaient en possession de l’organisateur du tournoi, l’ineffable Gilles Mayer!

En ce dimanche matin, il y avait un je-ne-sais-quoi dans l’air du bas St-François. Le soleil était au rendez-vous tant et tellement que les arbres allaient déjà se cacher sous les points d’ombres en avant-midi. Le terrain était tout simplement magnifique. Les lignes blanches était parfaitement enlignées. On aurait dit un travail d’arpenteur. La butte du lanceur aurait fait rêver Cy Young lui-même. Le gazon a même été fraîchement coupé ce matin là! Gilles Mayer à l’époque avait le bras long. 

Les vignes accrochées au backstop rappellent le vieux Wrigley Field de Chicago. Les balles vont mourir tranquillement dans le champ centre, ils n’ont même pas espoir de voir même le bout du nez de la clôture. Le Parc des Tisserands, c’est le paradis des lanceurs. C’est un genre de  »Field of Dream ».

Pendant ce temps là, le héros de notre histoire, Justin, avait bamboché toute la nuit avec ses compagnons d’infortune. Il est 8 h le matin et le soleil frappe de tous ses feux la petite maison des Corbeil. Le fils du Parc des Tisserands était hangover mais il avait déjà la tête au parc. Celui qui allait faire retourner Edison dans sa tombe avait un 
je-ne-sais-quoi qui traversait son épine dorsale. 

L’équipe des loisirs de Duvernay nord était ce matin-là en demi-finale du tournoi. Par exception, deux gars de Québec faisait partie de l’équipe pour la fin de semaine. Avant cette fameuse fin de semaine, Justin n’avait jamais frappé de circuit, jamais. Ce jour-là bizarrement c’est comme s’il avait de plus gros biceps! 
Notre sbire avait des allures de Dave Parker l’ancien slugger des Pirates. Justin est un deuxième but métronome. Il cueille les balles comme les milliers de fraises qu’il a cueilli dans les champs de la famille! C’est peut-être pour ça qu’il est si habile au deuxième but, il a passé sa jeunesse dans les champs du rang.

L’intemporel catcheur est arrivé le premier au parc avec son masque, son plastron, ses pads et sa face de carême. L‘intemporel Éric crache des tournesols et met son armure de chevalier de la balle-molle! Il est fier comme un coq notre intemporel! On peut même voir son torse à travers son plastron. On dirait même qu’une crête lui pousse tranquillement sur la tête plus le match approche.  Le reste des chevaliers perdus arrivent par la suite.
Parmi les chevaliers, l’ineffable Marc  »La Poule » Viau, aussi dangereux dans une épluchette de blé d’Inde que sur un terrain de balle! Éric Valentine dit « Le Beu » du Bas St-François n’était pas sur le terrain, il faisait du boudin chez eux! Lui, les gars de Québec, il n’avait pas aimé ça. 

Les estrades du parc se remplissent pour la demi-finale opposant Terrebonne contre le mythique LDN.
La balle de Mr.Rawlings avait fait son chemin jusque dans les poches de l’arbitre en chef. Les estrades du parc étaient pleines à craquer. On se serait cru à une bonne vieille soirée canadienne. Le bas et le haut St-François ne demandent qu’à célébrer ses fils. La foule rit, jase, parle fort, se conte des peurs, boit de la O’Keefe. Les vieux sont comme sur le perron de l’église de St-Vincent de Paul, ils jacassent sur un pis sur l’autre sans gêne et sans retenue. On peut même apercevoir un sourire fendu jusqu’aux oreilles en forme de nuage dans le ciel du rang St-François. Même que les fantômes des rangs étaient présents.

Ce fut un dimanche parfait. Ce fut une game de tous les diables. C’est normal, même lui était présent, il surveillait les descendants de Valiquet du coin de l’œil. Belzébuth a la mémoire longue!  

Ce fut une game chaudement disputée, chaude comme un rond de poêle à bois. Les gars de Québec ont été d’une grande aide pendant cette game mais c’est Justin qui allait s’amuser à jouer au héros en ce dimanche, celui qui a grandi aux abords du parc. Celui qui avait le parc dans sa cour.

Le numéro onze se présente à la plaque en fin de la 6e manche. La marque est de 2-1 pour Terrebonne.  Un homme est au deuxième but et on indique deux retraits au tableau. Justin s’avance vers le marbre…
(Johanne Archambeault, la voix du Parc des Tisserands)
– Au bâton, le deuxième but, le numéro 11Justin Corbeil.

Applaudissements des estrades…
Une belle bataille entre le lanceur de Terrebonne et le fils du cultivateur/arpenteur. Trois balles, deux prises… le compte est complet. Soudain, le ciel du bas St-François est devenu noir. Un ordre de corbeaux sont arrivés au abords du terrain.
Il venaient voir la catastrophe de près! Ils venaient voir celui qui plantait des épouvantails dans ses champs ainsi que son fils! Les Wézos jacassaient en taboire! L’arbitre call un time-out. Wézo noir, Wézo noir…

Tout à coup… Mario « Pico » Bisson fait l’erreur de demander à Michel « Pinceau » Gascon:
– Hey Pinceau! Ça se casse-tu ça un corrrrbeau?

Pauvre ordre de Wézo noir…
La légende dit que Pinceau avec ses deux grosses mains de cultivateur de pétaques a brisé le coup du Wézo qui cacassait le plus. Il a fait peur aux autres qui sont devenus blancs comme des draps…Un ordre de corbeau déguisé en colombe est parti avec son p’tit bonheur. Ça couaquait pas fort chemin faisant. 

L’arbitre était au milieu d’un chaos signé les rangs. Donc nous avions un compte complet. Justin s’est débattu jusqu’au point de non-retour. L’arbitre est encore ébranlé en remettant son masque et plastron.

– Play Ball, dit-il la voix chevrotante.
L’arbitre ne le savait pas, mais il venait de sortir de sa poche la balle de Mr. Rawlings, celle qui avait quitté le Missouri pour se rendre jusqu’ici.  
Le destin de Justin et de la p’tite balle allait s’entrechoquer dans quelques secondes. Cette p’tite balle de rien du tout était née pour un grand destin de balle! Notre sbire allait se transformer en Dave Parker, l’ancien des Pirates, l’instant d’un lancer.
Le numéro onze se replace en position de frapper. Il prend un grand respire et dans les estrades on respire au même rythme que le p’tit Corbeil.  Une balle tombante qui ne tombe pas, elle reste suspendue en plein coeur du marbre… une simple balle.
Justin transfère parfaitement son poids et son bâton éclate sur le cuir de la balle de Mr. Rawlings. Justin n’avait pas des airs de Parker, je me suis trompé, son élan rappelait Willie Stargel. Décidément, il était destiné aux Pirates.
À ce moment précis, la p’tite balle sent que des ailes lui poussent entre les deux coutures.  Elle est maintenant une balle oiseau qui voltige par-dessus la clôture du champ droit en direction de la petite maison des Corbeil.
Lui, Justin, est trop nerveux pour s’apercevoir que la balle est sortie du parc.  Autour des sentiers, il court comme si sa vie en dépendait.  Les gars de LDN lui crient de ralentir, de profiter du moment. La foule est en liesse. Le bas comme le haut St-François célèbre son fils.
Justin contourne le deuxième but comme au ralenti, pendant que la balle finit son voyage sur un arbre dans sa propre cour. En contournant le deuxième but, Justin peut voir les amis, Papa Jean-Paul et maman Rose, ses sœurs,  et toutes les autres l’applaudir. Il est accueilli comme un héros de guerre au marbre, même l’intemporel catcheur sourit!
À la fin de la journée, Justin est allé cueillir la fameuse balle dans l’arbre de son père en rentrant à la maison. Elle n’avait pas touché le sol.  Il a déposé la balle dans son sac de balle. Elle n’avait pas encore touché le sol.  La petite balle de Mr. Rawlings a passé l’hiver dans le sac. Tout l’hiver, elle n’a pas touché le sol.  Le printemps d’après, Justin a sorti ses balles pour le besoin d’une pratique, mais la petite balle de Mr.Rawlings avait disparu… Il a regardé autour de lui et évidement la balle n’était pas au sol. Elle avait disparu.

Si vous allez au musée Rawlings à St-Louis dans l’État du Missouri, vous pourrez apercevoir une balle de softball 105L en exposition dans un cube de verre. Elle ne touche pas au sol.

Hey Pinceau! Ça se casse-tu un cube de verre?
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