Shoeless Jean-Paul

 »Shoeless » Jean-Paul était un indien parmi les cowboys. Il est né d’un père Iroquois et d’une mère Iroquoise. Il est arrivé parmi nous en 1986 comme un cadeau mal enveloppé. 

Lui et sa famille avaient quitté la côte-Nord et Schefferville que le gouvernement venait de fermer. Le bon gouvernement avait mis la clé dans la porte, un point c’est toute. Ils ont été arrachés à leur territoire, leurs souvenirs, leur monde, leur vie, tout comme le village de Gagnon à la même époque. Shoeless est arrivé en plein cœur de février. Il a atterri dans le quartier le plus dur de Lachute. Il était maintenant un enfant du Bronx plus précisément le secteur Ayersville à Lachute. Il faisait -10 dehors et lui se promenait en 
t-shirt comme si on était rendus au printemps! Il habitait dans le bloc 36. 

Sa famille avait le chien le plus dangereux que j’ai jamais vu de ma vie. J’ai vu de mes yeux vu, son chien manger littéralement un pauvre p’tit caniche. Il venait du vrai froid, du vent qui vous brûle les yeux, un genre de vent qu’il est impossible de regarder dans les yeux! C’est comme s’ils étaient nés pour vivre avec nous. Ils avaient gagné la 6/49 à l’envers! 

J’ai tout de suite tissé des liens serrés avec Shoeless, tissé à l’amérindienne. Nous avons bu ensemble. Nous avons été malades ensemble. Il m’a fait découvrir la bagosse avec pelures de pétaques. Un genre d’alcool que son père buvait quand il était en vacances. Nous avions beaucoup de points en commun donc le même genre de père. 

J’ai vu grimper Shoeless à des places que même Tarzan lui-même n’aurait pas grimpé. Ce n’est pas qu’il aimait l’aventure, il était lui-même l’aventure. On aurait dit que le mot avait été inventé pour lui. Étrangement, il dormait avec des dreamcatchers mais il n’avait pas de rêve. C’est vous dire l’étendue de son désarroi. J’ai souvent l’image d’un Indien aux bras croisés déplumé quand je pense à Shoeless. 

Ses premières vacances d’été aux abords
d’Ayersville furent épiques! Et quand j’utilise le mot vacances c’est la portion sarcastique du texte. Il a passé tout l’été nus pieds, c’est comme ça que je l’ai rebaptisé Shoeless! Pus personne par la suite l’a appelé par son vrai prénom. L’histoire des pieds nus est simple, simple comme Shoeless. Il a perdu ses  »snicks » entre l’école et la maison lors de sa dernière journée en classe de juin 1986. Nous étions les deux en 7ième année. Comme ses parents n’avaient jamais une cenne et les priorités à la mauvaise place, l’Indien qui venait du Grand Nord a passé l’été nus pieds. 

Cet été-là, il a découvert le baseball! Shoeless pieds nus dans le champ centre, les cheveux au vent’ c’était de la poésie glauque. J’ai encore l’image dans ma tête de Shoeless qui vole le deuxième but sous l’étonnement de ceux qui venaient jouer contre nous dans Ayersville. Il était un loup parmi la meute. Il avait le dessous des pieds tellement noir, c’était incroyable. Ça dépasse toute logique, on était pas en 1886… 

Cet été-là, Shoeless s’est battu une seule fois mais toute une fois… contre votre humble serviteur! Nous nous sommes chicanés pour une fille. J’ai reçu deux ou trois bons coups de poing sur la gueule, il a reçu un coup de pied sur un tibia et par
la suite il m’a lancé une brique sur la tête! J’ai fais ma première commotion cérébrale. J’ai vomi, j’ai pleuré, j’ai pissé dans mes culottes. Je me souvenais pus où j’habitais! Quand j’ai retrouvé la mémoire, je me suis dirigé vers l’appartement des Nadowa. 

*J’allais déterrer la hache de guerre dans la nuit du pardon. 

Il m’a vu arriver. J’avais une planche dans les mains avec un clou rouillé au bout. Le clou rouillé est rentré dans son pied comme un couteau dans du beurre chaud et par la suite dans le sol. Il n’a pas crié, il n’a pas pleuré. Au total : une commotion, des points de soudure et une piqûre de tétanos. Nous avons conclu que nous étions faits pour nous entendre, qu’on ne pouvait pas être des ennemis, que l’été aurait été moins drôle et long. Fin de la chicane. 

Nous avons gagné des games de balle ensemble autant que nous en avons perdu. Nous avons joué au moins une game par jour pendant toutes les vacances. Nous avons fait honneur à ce bon vieux Doubleday! 

Juillet 86 
Je suis assis sur la galerie chez-nous en plein cœur de la paroisse de St-Julien sur la rue Princesse.
Quand tout à coup arrive en Cadillac, Shoeless lui-même. Il a 13 ans. Oui oui je le jure. 

Shoeless: Embarque! 

Moi: Yes!!! 

Ce fut court mais mémorable… J’ai tellement eu peur! J’ai compris cette fois que j’étais pas fait pour la vie de bum, pas Shoeless. Nous avons roulé sur le trottoir jusqu’au Bronx… le monde dans le bloc 36 était euphorique, beaucoup moins la police qui nous a croisé. Nous avons fait des beignets avec le char jusqu’à ce que la police arrive. Je suis retourné à la maison avec les agents, à 43 ans je sens encore la main de mon père dans le derrière de ma tête. 

Il n’était pas rare de retrouver Shoeless dans un coin sombre la face emmitouflée dans un sac de papier brun. En rond de chien, été comme hiver, il collait des avions dans sa tête. Pour la suite des choses…. Jean-Paul est devenu p’tit vendeur de  »dope ». Il s’est acheté des  »snicks », des maudits beaux  »snicks ». Nous nous sommes perdus de vue. 

J’ai lâché l’école. Je suis parti faire mon rat de bibliothèque. J’ai passé l’année complète de mes 16 ans enfermé chez-nous, j’étais agoraphobe et je le savais pas. J’ai tellement lu, tellement. Un an à pas sentir le vent, le soleil, le froid. 

Et un soir, un soir de l’été 1989…
J’étais enfermé chez-nous dans mes peurs, dans mes doutes, emmitouflé dans les quatre murs de ma chambre! Ma mère m’a donné le journal l’Argenteuil à la page nécrologique. C’était écrit noir sur blanc: Jean-Paul Nadowa dit Shoeless est décédé… 

Par un beau soir d’été, Shoeless a joué au bonhomme pendu et il a perdu.

*Citation de Denis Vanier

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14 comments

  1. Twitter : Fouinard de Montréal
    Privilège… Découvrir un talent avant toute l'monde. Publié un livre…Genre nouvelle littéraire!
    C'est ma lecture de nuit en travaillant.

    J’aime

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