Toi, moi et café

Vendredi, quelque part dans le boulevard industriel de St-Janvier…

Il est 10h, le rush du matin est terminé à shop! J’enregistre en studio entre 10h45 et 11h avec le grand slaque à Jo Guay et l’inimitable Jean-Charles sur les ondes du 91.9 Sports. Oui je brise le 4e mur et je vous avoue que je ne suis pas en direct!

Je pars dans ma machine vers l’avenue Laurier Ouest! Top chrono je devrais être sur le plateau Mont-Royal vers 10h32! Je roule en répétant mon texte à tue-tête car en arrivant dans le studio, je le fais one take! Je roule roule roule comme dans la chanson de Cayouche aux limites du possible! Le pied dans pan! J’ai pas de temps à perdre, j’ai 1h30 pour aller en studio et revenir à la shop.

Pour le parking c’est jamais compliqué car les parkings dans le coin de l’avenue Laurier sont inexistants! Et comme je ne suis pas le roi du parallèle, la chose devient un mauvais sketch de Symphorien! Je déteste la grande ville et je crois qu’elle me déteste aussi! Être un montrealer, je ferais chier tout le monde en BIXI! Je me donnerais des airs d’un gars qui « boé » juste du café équitable!

Comme d’habitude, je suis stationné à trois rues et demies du studio et si vous voyez dans les alentours un tata courir avec des feuilles dans les mains, c’est moé! Et si le dit tata cherche son souffle, vous pouvez être certain que c’est le Barbu de ville!

Je monte à l’étage du 91.9 Sports et je vais faire un pipi en arrivant et en partant. Je suis un pisse-minute, tu veux pas monter avec moé en char vers la Floride! Je suis dans le hall d’entrée. Souvent l’Irlandais Jeff me salue et quand Jici est prêt, j’entends comme une cloche qui sonne le début du combat me crier: « BARBU!!! »

C’est la façon à Jo Guay de me dire qu’ils sont prêts et j’adore! Je fais ma chronique et j’arrête au bureau de « Chuck » Charles Rainville pour lui dire qu’il peut m’envoyer mon audio quand il veut car je viens d’enregistrer. Je quitte immédiatement car le temps compte. J’ai d’ailleurs jamais compté le temps comme depuis que je fais ma chronique radio. Les gars en studio sont un peu comme Dustin Hoffman dans Rain Man!

Je venais de terminer la 6e chronique et je sortais dehors quand au-delà de la porte un gars début vingtaine me fait un signe de la main! Il a une immense cicatrice qui lui traverse le crâne. Je me demande s’il s’est fait lobotomiser à la même place que Alys Robi!

  • Salut Barbu! Je m’appelle Samuel.
  • Salut Samuel! Je m’appelle Barbu.

Il rit. Je suis devant un mort encore vivant. Il est blanc comme un drap! Il est maigre et j’aurais le goût de l’emmener manger une sandwich toastée au baloney/moutarde chez Wilensky!!!

  • J’m’excuse de t’déranger mais l’autre jour j’étais assis chez Toi, Moi & Café pis j’ai vu un barbu courir avec des feuilles dans les mains vers le studio du 91.9! Je me suis dit c’est ma chance de lui parler. J’ai pu grand temps, tsé!

Pis soudain le silence embaume l’avenue Laurier au complet d’est en ouest.

J’me sens comme James Caan dans Misery! Le hamster dans ma tête roule sur un esti d’temps! Je suis pressé par le temps et lui n’a plus de temps. Je regarde au fond de ses yeux et je prends le temps de prendre le temps.

  • Sammy j’te paye un café au bistro!

Il sort de sa poche une feuille froissée et un stylo! Il me la montre et coche un carré à côté de mon nom d’auteur ✔ Barbu de ville.

Je vois qu’en haut de la feuille c’est inscrit « Bucket list »! Je fais partie de sa « bucket list ». Je comprends pour lui que le moment est solennel et dans mon coeur de Barbu, je vais m’appliquer à être à la hauteur de ce moment complètement unique et fou. J’essaie de passer au delà de mon malaise et de la lourdeur de son regard!

J’adore c’que tu fais! Pendant mes scanners de toutes sortes, j’écoute tes chroniques avec Jici et tes podcasts. C’est vraiment le seul temps que j’oublie ma douleur, ma mort ! Tu me fais oublier mon cancer du cerveau!

  •  Tu l’prends comment ton café mon Sammy?
  • J’aimerais un Cappuccino SVP!
  • Tu me payes le café?
  • J’espère mon gars, j’suis sur ta bucket list!!! T’es théâtral mon Sammy avec ta liste sur une feuille.

Ben en faite non, il voulait juste m’impressionner! Il voulait que je me souvienne de notre rencontre. Nous sommes assis au bistro Toi, Moi & Café et je fixe sa cicatrice comme un cercle psychédélique sans fin! Je suis emporté par cette fente vers la mort! Je suis hypnotisé par la mort si proche à environ 6 pouces de bras de moi.

D’ailleurs je suis dubitatif devant sa « bucket list »… aucun signe d’avoir fait la chose? Vous savez la chose? Il faut que je lui pose la question c’est plus fort que moi.

  • Tu as quel âge Sammy?
  • J’ai 22 ans mais je suis pas mal certain que je me rends pas à 23 ans.
  • Je vois pas sur ta liste « la chose ».
  • La chose Barbu???
  • Dis-moi qu’il n’est pas sur ta liste parce que tu l’a fait!

Il me regarde d’un air honteux et je suis gêné de provoquer la honte chez lui! Je suis sur sa « bucket list » et je réussis à le gêner!

Je prends sa feuille, j’inscris « Fourrer » et je fais un carré à côté du mot. Je tourne la feuille vers lui.

Il rit de bon coeur. C’est comme si à chaque fois qu’il rit, il repousse la venue de la Grande Faucheuse. Je le connais pas vraiment mais j’aurais le goût de le faire rire à l’infini et peut-être que la Grande Faucheuse se tannerait de l’attendre.

  • J’ai pas assez d’temps pour tomber en amour.
  • Je parle pas d’amour Roméo. Je parle du plus vieux métier du monde pour ton problème de « bucket list »!!!

Il s’étouffe avec son cappuccino et en crache un peu par terre. Je ris aussi de bon coeur.

  • C’est vraiment drôle et vulgaire Barbu!
  • Bon! Notre Sammy c’est le genre à pas se torcher avec des p’lures d’oignon!!!

Il rit de nouveau comme s’il n’avait pas de lendemain. Je suis fier de moi. Je suis heureux, j’ai un public. Il a oublié pour un instant sa mort. Il est littéralement mort de rire, n’est-ce pas ironique?

Je termine notre rencontre unique à la façon du regretté Robert Gravel, mon improvisateur de la LNI préféré. Je veux que le moment soit théâtral. Je le prends doucement par la tête et embrasse sa cicatrice comme pour lui donner le baiser de la vie! Il est ému et moi aussi.

Message à Samuel dans le texte

J’sais pas si t’es encore vivant.

Je souhaite que tu aies fait la chose avec un grand F et que tu vas entendre ce texte à ton poste de radio préféré.

Tu voulais que j’écrive sur toi? C’est faite!

Tu peux cocher une autre case sur ta liste froissée.

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6 comments

  1. Encore un très beau texte à lire. Ça fait quelques années maintenant que je lis ce que tu écris, maintenant j’écoute to podcast , toujours aussi impressionnant le Barbu !
    Continue car je veux encore suivre tes récits. Félicitations .

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