Je le jure au pied de la côte de sable

C’était le soir de la veille du jour de l’An! Trois gars de la côte de sable étaient à fendre du bois dans les forêts boréales de l’Abitibi. Plus précisément au pays de la truite arc-en-ciel… la réserve de peaux rouges Kipawa!  Bilou Gagné, Ti-Louis Beauséjour et le grand slaque Mercier étaient loin de leur famille! Loin comme six mois dans le bois entre gars à se conter des peurs, à pas se laver, à se saouler le dimanche de congé, à chier dans un trou dehors! À se faire manger par les mouches à chevreuil à journée longue, à sacrer après le cook qui dort su’a job.

Pis là pour rajouter sur le tas, l’hiver est arrivé par-dessus toute ça! Le frette, la neige, la grosse misère. Aller chier en décembre pendant la nuit dans un trou dehors à côté du camp c’est du domaine de l’impossible! Tu vas chier pareil parce que le neuf y pousse sur le vieux! C’est pas chic mais c’est ça. C’est pas folklorique ni romancé c’est juste la vraie vie des gars de bois de l’époque. Je le jure au pied de la côte de sable!
Les nuits sont longues rendu au temps des fêtes. Dans le corps de chaque bûcheron y’a un coeur chaud et battant! Les hommes se crossaient dans leur grabat en silence pour pas déranger les autres qui dorment ou se crossent en cachette! Éjaculer dans un bas de laine… tradition perpétuée encore aujourd’hui par les ados! Le silence dans une tempête de neige peut tuer un homme de mélancolie. Pendant ce temps-là on dirait que le cook épluche des pétaques à l’infini! Les gars sont tristes, y a une odeur de spleen partout dans le camp! Eux autres les bûcherons quand ils sont tristes, ils se frappent sur la yeule entre eux au lieu de pleurer. C’est la seule façon qu’ils ont trouvé pour faire passer leurs émotions! D’où l’expression « Frappe avant de pleurer! ».

Le cook de la place est Chinois de naissance. Preuve à l’appui, c’était écrit en dessous de ses pieds « made in china »! Il se disait aussi chaman de père en fils! Il proposait aux gars de la côte de sable qui s’ennuyaient d’aller veiller avec les leurs pour une nuitée! Ici, si vous voyez des ressemblances avec la chasse-galerie, vous avez tout à fait raison. J’ai décidé enfin de vous raconter la vraie histoire, celle qui m’a été donnée par mon grand-père Ti-Louis de la petite maison sur le coin de la côte de sable! L’histoire s’est pas passée dans un grand canoë mais dans une chaloupe de fortune. Pis dans chaloupe y avait trois gars de la côte de sable that’s it!

Donc le Chinois contait ses chinoiseries pendant que Bilou Gagné était crampé en deux. Ti-Louis était rouge comme une tomate de rire et le grand slaque à Mercier avait pissé dans ses culottes. Pour fin historique, il a juste retourné ses culottes de bord au lieu de les laver! Simplicité volontaire avant le temps! Cré Mercier va! Les gars au camp étaient toujours en train de lui crier: « LÈVE TES CULOTTES JEAN-PAUL! ». Le grand slaque a jamais voulu porter de bretelles parce que son défunt père l’avait battu toute sa jeunesse avec ses maudites bretelles. 
Pis un moment donné le Chinois a laissé tomber de sa bouche la fameuse phrase « Un voeu égale une conséquence! ». Je le jure au pied de la côte de sable!

Bilou Gagné le boulé de la gang a crissé une claque sa yeule du cook!

 Bilou: « Té tu fou câlice le chintok! Té tu saoul? »

Le Chinois s’est transformé devant leurs yeux. Ses yeux bridés sont devenus ronds comme des billes et rouge comme le feu à l’intérieur. Des cornes de bois d’érable lui ont poussé su’a tête. Il est passé de bout d’cul à un homme gargantuesque en deux secondes.
La bête: « Toé Bilou t’as jamais rencontré ton homme. Bin à soir tu vas rencontrer ton yâble! »

Les gars de la côte de sable avaient la yeule à terre. Le yâble lui-même était devant eux. Belzébuth en personne!
Belzébuth: « L’enfer gang d’épais c’est pas en dessous de la terre c’est drette icitte! L’enfer c’est la vie que vous menez icitte de peine et de misère. C’est icitte sur ces terres de roche! Vous avez assez mangé votre pain noir! Moé l’yâble, j’vous offre une nuitte su’a côte de sable avec les vôtres en retour de l’âme de l’un de vous trois en fin de soirée! ». Je le jure au pied de la côte de sable!

Les trois sbires ont dit oui tout suite sans même réfléchir!
De l’Abitibi jusqu’à côte de sable rien que sur une gosse. Une « ride » en chaloupe dans le ciel de la Belle Province! Les gars sont arrivés à temps pour le décompte de fin d’année par-dessus le marché! 5-4-3-2-1… les hommes sont rentrés chacun dans leur maison à la surprise de tout le monde au compte de zéro pile!

Les femmes, les hommes, les enfants, tout le monde était euphorique! La fête a pogné d’un coup, l’alcool dansait su’ les tables. La rumeur a vite fait son chemin à travers les trois maisons collées une sur l’autre. Le pacte avec le yâble aurait été mentionné! 
À fin de la soirée, les trois hommes se sont réunis dans cour de Ti-Louis juste en arrière de sa « shed ». Belzébuth chillait bin tranquille. 

Belzébuth: « Bon c’est qui celui qui va me donner son âme. Un deal c’est un deal. Croix de bois, croix de fer si je mens je vais direct en enfer! HAHAHAHAHAHAHA! ».

Bilou Gagné avait un deal à proposer. Y’a dit au yâbe: « On se bat les deux. Si jamais je gagne, tu nous libères les trois. J’ai jamais rencontré mon homme pis je pense que toé tu vas rencontrer ton Bilou à soir! 

Le ciel de la côte de sable est devenu noir mais quand je dis noir, je dis noir. Le yâbe est devenu rouge de colère comme s’il pouvait être plus rouge. Je le jure au pied de la côte de sable!
Le grand slaque à Mercier était en train de faire un petit caca nerveux dans ses culottes. La neige qui tombait du ciel retournait dans les nuages. Les chiens allaient se cacher sous les galeries. Les Corbeaux du comté d’Argenteuil étaient rassemblés sur la clôture de Ti-Louis pour voir la catastrophe! Même que les ours du bois à McKenzie avaient arrêter d’hiberner pour l’occasion. La famille Beauséjour au grand complet est sortie dehors ainsi que celle des Mercier et celle des Gagné.

Le yâbe a pogné son air quand les trois familles ont encerclé Bilou Gagné et le yâbe lui-même! Je le jure au pied de la côte de sable!
Ils se tenaient la main avec courage les petits comme les grands. Le petit Jean (Johnny) tenait la main de son père et celle de sa mère Rose-Alma. Le cercle de la côte de sable était solidement serré comme les trois familles. Le yâbe ne peut rien contre le communautaire, le vrai courage, la vraie bravoure.  Bilou s’est retroussé les coudes jusqu’aux manches. À la dernière seconde Ti-Louis s’est avancé au milieu du cercle et a offert à Bilou de le remplacer! 

Bilou: « Marci bin l’frère mais c’est entre moé pis l’yâbe! ».

Il se sont fait une belle accolade! Le yâbe avait mal partout dans son âme. Le squelette dans l’ yâbe était en train de chier dans ses culottes. Bilou a monté sa garde très haute et a invité le yâbe à se battre. Les corbeaux couaquaient en tabarnak! 

Avec ses deux grosses mains de bûcherons pis de batailleur de buvette, Bilou a pris le yâbe par les cornes! Je le jure au pied de la côte de sable!
Il a serré tellement fort, comme jamais il avait serré, que le yâb a perdu une corne. Pis avec toute sa force il a cassé l’autre en deux. Notre Belzébuth avait de l’air amoché un brin. Les trois familles dansaient la bastringue pis des sets carrés autour du cercle! Le yâbe en était étourdi!
Même que les corbeaux de la côte de sable se sont mis à le picosser partout! À grands coups de becs. Les ours noir du bois à McKenzie ont aidé les Corbeaux en graffignant le yâbe à grands coups de pattes. Je le jure au pied de la côte de sable!

Le yâbe était en train d’agoniser que Bilou a lâché un grand cri qui a pris toute l’air dans ses poumons. On va t’nir parole nous autres le monde de la côte de sable! Ti-Louis a dit aux ours noir de retourner hiberner. Qu’icitte il serait toujours le bienvenue et le grand slaque à Mercier a dit la même chose aux corbeaux.


Les wézos noir sont partis dans une envolée de toute beauté! Le ciel est redevenu bleu ciel! Les chiens ont sorti du t’sour des galeries mais avant de rentrer, avant que Belzébuth s’évapore, il a mis sa main sur la tête de la petite fille de Rose-Alma qui s’appelait Rose. Il s’est évaporé, a crié que cette p’tite fille un jour va perdre sa tête. Il avait jeté un mauvais sort à la famille de Ti-Louis, un terrible sort! Je le jure au pied de la côte de sable.


C’est comme ça depuis les années 20 qu’à chaque pas de maison de la côte de sable, il y a des bols remplis de manger pour les ours noir et des mangeoires dans les cours pour les corbeaux. 
Bilou Gagné s’est battu toute sa vie.  Le grand slaque à Mercier a égrené son chapelet jusqu’à son dernier souffle de peur de revoir Belzébuth.

La famille Beauséjour a vécu une grande tragédie à la fin des années 50. Rose, la belle Rose était maintenant une femme, une très jolie dame habitant maintenant Toronto. Le yâbe perd pas vraiment, il finit toujours par se venger. C’est normal, c’est lui qui a inventé la vengeance!
Un soir, un maudit soir, le ciel de Toronto est devenu noir mais quand je dis noir. Les ours pis les corbeaux étaient loin de Toronto, Bilou aussi! 
Rose des vents a perdu la tête comme le yâbe avait dit! La tête a roulé sur son plancher de bois franc et l’homme qui l’a tué avait bien affilé sa hache! Son bourreau, c’était son mari. 

*Je dédie ce texte à ma tante Francine, à ma grand-mère d’amour Rose-Alma, ma tante Pierrette, ma tante Thérèse, ma tante (Marguerite) Margot, ma tante (Bernadette) Loulou et à la douce mémoire de ma tante Rose.
*Photo de la rue principale à Lachute: banq.qc.ca


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