Le bonhomme Setter

Le bonhomme Setter

Il y a très longtemps, tellement longtemps que le bonhomme Setter allumait des chandelles dans les lampadaires de la Main Street à Lachute. Il allumait les lampadaires à la tombée du jour entre chien et loup. La noirceur n’était pas installée dans le comté d’Argenteuil mais ce n’était pas tout à fait non plus la pleine clarté. Comme dirait Jean Chartrand: « Le ciel était brun. »

Tellement longtemps que les trottoirs partout à Lachute étaient en bois. Le Ford à coup de pied n’était pas encore arrivé en ville. Ça fait tellement longtemps que l’électricité n’était pas encore dans nos lampadaires. En vérité, ils allaient arriver deux ans plus tard en 1901. C’était à ce moment là le début de la fin pour notre allumeur de lampadaires, le bonhomme Setter.

En fait, le vieux venait de la pénombre de Carillon (Carry On comme disaient les blokes dans l’temps). Il était allumeur de chandelles de père en fils depuis que la noirceur existait. Allumeur de lampadaire depuis la nuit des temps. En plus d’être allumeur, il était rouleur de trottoirs à la noirceur. Pour vous dire, quand il a commencé son métier en 1860, Abraham Lincoln est devenu le 16e président des États-Unis!

Declan Setter est né ici, son père a fait partie de la garnison anglaise pendant la fameuse bataille de St-Eustache contre les Patriotes. Il a été élevé à la strap pis au gros sel à la claque sa yeule pis au coup d’pied dans l’cul! C’était l’époque.

Declan lui rêvait de cheval pur-sang, il rêvait d’aller combattre au Far West. Il rêvait de la ruée vers l’or. Et dans ses rêves de p’tit gars, il voyait des milliers de pépites d’or dans une charrette. Comme quoi que même l’évolution et le temps qui passe n’a pas changé le désir de l’argent peu importe les âges. La mère Setter est morte très jeune, assez jeune pour que Declan n’en ait aucun souvenir. Dans la longue vie de Declan Setter l’absence de sa mère fut cruciale. Même un point tournant où il a choisi entre le bien et le mal. Il faut dire que son père ne lui a jamais pardonné la mort de sa femme… Même si ce n’était pas de sa faute, son père lui en voulait. Sa mère Lady Setter est morte en accouchant de lui. Au dire de son père, il a emporté avec lui le malheur.

Le bonhomme Setter, comme les gens de Lachute l’appelait, a grandi avec l’idée qu’il n’était qu’un bon à rien. De plus, avec ses grand bras longs, des jambes à perte de vue, un long nez, un regard flou, il avait des airs de fossoyeur plutôt que de jeune premier même quand il était un jeune premier. Les gens changeaient carrément de trottoir à sa vue. Il n’a pas inventé la laideur et c’est tout juste. Il avait toujours dans les pieds des souliers trop grands qui lui donnait toujours l’impression de flotter. Avec son grand manteau noir qui traînait presque à terre, il voulait se donner des airs de cowboy du Far West. Il avait toujours sur sa tête difforme un chapeau noir, il aurait pu être un excellent chapelier. Il adorait manger de l’ail des bois qu’il cueillait presque à tous les jours dans le bois à McKenzie, ce qui lui donnait une haleine horrible! La rivière du Nord n’avait pas de secrets pour lui. Certains racontent qu’il mangeait même de la barbotte crue, ce qui prouverait qu’il n’avait pas d’âme.

Et en 1901 avec l’arrivée de l’électricité dans le comté d’Argenteuil, Declan Setter perdait son travail principal. Il n’y avait pas assez de trottoirs à rouler pour « jobber » et il n’y avait pas de place disponible pour lui à la Lachute Cotton Company! L’homme erra pendant quelque temps avec le poids de sa vie sur ses épaules dans la rue sale et transversale de Lachute. Un spleen d’une profondeur océanique suivait sa trace. Et quand il retournait à St-André, il n’avait même plus le goût de lancer des roches (les habitants de St-André sont depuis longtemps appelés « pitcheux de roches » par nous le monde de Lachute). Ils ne faut pas les juger, ils sont humains après tout mais si ma fille marie un gars de St-André je la renie sur-le-champ.

Le Cercle des Bonnes Dames du comté d’Argenteuil s’est réuni et elles ont voté à l’unanimité pour engager le bonhomme Setter comme gardien officiel de la bienveillance! Sans le savoir les femmes du comté ont créé un grand classique québécois.  

Enfin, Declan Setter avait trouvé un vrai sens à sa vie. Une raison de vivre. Il recevait par la poste des demandes pour faire peur aux enfants avec les informations nécessaires. Des lettres officielles signées notariées. Faire peur aux enfants en 1901 c’était un métier honorable.

10 janvier 1901

Il fait froid. La noirceur est partout à grandeur sur la rivière du Nord. Le p’tit Daoust joue seul sur la patinoire à ciel ouvert! Il est passé 7 heures… Une ombre noire s’approche du jeune Daoust. Une ombre de 6’ 9’’ c’est très imposant!

Declan Setter:

Hey! Té le p’tit Daoust qui reste sa rue Béthanie toé?

Le p’tit Daoust

Heu… oui monsieur! dit le p’tit Daoust en tremblant.

Declan Setter:

T’as deux choix mon p’tit gars! Tu retournes chez-vous tu suite pis quand ta mère te dit de rentrer tu l’écoutes. Sinon je t’emporte avec moé dans les limbes pour l’infini. Tu vas voir que l’infini c’est long longtemps.

Le p’tit Daoust

Oui monsieur, oui monsieur! Je m’excuse monsieur! dit le p’tit Daoust transi de peur.

Declan Setter:

Tu diras à ta mère que tu as rencontré le bonhomme Setter su ton chemin. Pis là cours pas c’est dangereux à la noirceur avec des chevaux pis des charrettes d’ins rues.

Le p’tit Daoust n’a plus jamais joué à la noirceur sur la rivière du Nord, pu jamais. Et en arrivant chez eux, il a dit à sa mère qu’il avait rencontré le bonhomme 7 heures! À ce moment précis sans le savoir, un légendaire personnage était né! La rumeur dans les cours d’école a vite fait son chemin. Tout le monde dans le comté d’Argenteuil en parlait! Le Cercle des Bonnes Dames du comté ont respecté le secret entre elles. Le secret est resté bien emmitouflé dans le Cercle comme un précieux trésor. Même que les hommes de la région en savaient rien.

Comme une traînée de poudre, la rumeur a faite le tour de la Belle Province, de Lachute jusqu’aux limites du Labrador! Tout le monde partout disait avoir vu le Bonhomme 7 heures dans son village ou sa ville. Mais la vérité c’est qu’il ne travaillait qu’à Lachute! Sa légende était tellement immense que même les enfants dans d’autres comtés rentraient avant la noirceur.

C’est ainsi qu’au début des années 1900, tous les enfants de la Belle Province rentraient avant la noirceur d’eux-mêmes sans chigner. Pendant un certain temps les rues et ruelles des Anglais comme des Français étaient vides.

Pis comme on n’a pas encore inventé l’éternité, le bonhomme Setter est mort heureux dans son humble logis en 1919! Il est mort dans son sommeil à ce qu’on raconte avec le sourire aux lèvres.

Un certain raconteur né à Lachute dit même que par les nuits froides d’automne pendant que les feuilles des arbres vont mourir en tas pour amuser les enfants, on peut entendre murmurer sous forme de vent le bonhomme Setter une fois la noirceur tombée.

*Crédit photo (1): Auteur: illustraded postcard, Responsable: Caroline Brodeur Référence: bilan.usherbrooke.ca

*Crédit photo (2-3): laurentian.quebecheritageweb.com

https://www.facebook.com/infochefmaison/?epa=SEARCH_BOX

Bilou et le chinois

Bilou et le chinois

André « Bilou » Robitaille est mort dans l’anonymat total ou presque en mars 1983 à l’âge de 100 ans au creux du p’tit Canada.

« Bilou » appartient au mythe! Il aura été le meilleur batailleur de rue du comté d’Argenteuil jusqu’aux limites de l’Outaouais! Il est le fils spirituel de Joseph Favre mieux connu sous le pseudonyme de Jos Montferrand! Bilou Robitaille est né aux limites du p’tit Canada avant qu’on l’appelle ainsi, d’une mère absente et d’un père alcoolique.

Il aura été (1)cageux presque toute sa vie. Il habitait chaque lettre du mot homme. Certains vieux dans le coin de Mont-Laurier en parle encore aujourd’hui comme d’une bête à poings nus, d’un surhomme aux limites de la légende! Bilou n’était pourtant pas un géant, n’avait pas des mains gargantuesques ni une carrure à intimider. Mais comme dirait les jeunes dans le vent en 2018, Bilou avait le (2)swag . Il était d’une rapidité inégalée et (3)narfé comme pas un! Et pour le peu de temps qu’il a été à la petite école, Bilou Robitaille n’a jamais reculé devant un (4)Boulé.

André Robitaille a été pendant un temps débardeur à la p’tite semaine au port de Montréal! Et le temps qu’il aura passé là-bas est encore relaté aujourd’hui par les historiens du vieux port. André avait le coude léger et faisait souvent la tournée des buvettes une fois le travail terminé!

En 1906, à l’âge de 23 ans, un Bilou fringant offrait des claques sa yeule à qui le voulait bien! Il est connut et reconnut que le p’tit gars du p’tit Canada pouvait se battre pour une couple de bill du Dominion. Un certain soir, un certain dimanche, une horde de (5)Shiners avait suivi la rumeur jusqu’à la table ronde de Bilou! Les Shiners avaient bu dans chaque buvette en chemin pour finalement arriver à sa table!

La légende dit que André « Bilou » Robitaille fils de Siméon a levé sa table au bout de ses bras pis l’a lancé sur les trois Shiners. Les trois Irlandais se sont retrouvés sur le cul avec la honte de coucher sur le dos avec eux!

Bilou aurait pris le plus gros par le califourchon et l’aurait lancé par la seule fenêtre du devant de la taverne! Par la suite, il aurait demandé une bière au barman, aurait calé la bière pis pris le deuxième pauvre Shiner et l’aurait lancé par ladite même fenêtre! Le troisième pleurait comme une madeleine. Bilou l’a levé de terre avec ses deux bras de Robitaille, l’a regardé dans les yeux et lui a donné une petite claque sur l’épaule en lui disant d’aller rejoindre sa gang et lui a dit: « My name is André Robitaille but you can call me Bilou! »

Il y a cette fois dans le camp de bûcheron à Mont-Laurier pas loin du Lac Malpic, un ours noir gargantuesque traînait par là! On parlait de cet ours comme d’une machine à déchiqueter des bûcherons! A cette époque le Chinois faisait la (6)cookerie pour les hommes et s’occupait du feu jour et nuit! Il était su’a job 24 heures sur 24. Il préparait le meilleur pâté qui soit de mémoire de bûcherons et les gars sur le camp le traitait comme un des leurs. Pour fin historique le pâté du Chinois est devenu avec les années, le pâté chinois!

Il faisait partie de la gang. Personne n’a jamais su son vrai nom. « Le » était son prénom et « Chinois » son nom de famille!

Un soir après une dure journée de labeur, les gars mangeait comme des gloutons dans leurs assiettes de tôles pendant que le Chinois préparait son eau pour la vaisselle!

Un cri de mort se fit entendre et fit écho autour du lac Malpic. Un cri qui ne laisse aucun doute. Bilou s’est levé d’une traite et a couru vers les cris qui faisaient écho jusqu’à Grand Remous. Il tourna le coin du shack et aperçut le Chinois dans les pattes de l’ours noir. Notre cuisinier était en train de se transformer en encre de Chine.

Bilou lâche un cri de mort et court vers l’ours avec les baguettes dans les airs. Une grosse veine lui pousse dans le cou et on dit que la veine dans le cou est un mauvais présage pour quiconque est sur son chemin!

De mémoire de bûcherons, de mémoire de Chinois, de mémoire du lac Malpic, de mémoire du comté de Antoine-Labelle… les historiens, les rats de bibliothèque, les anciens racontent que Bilou Robitaille a pris à bras le corps l’ours par en arrière comme s’il lui faisait la prise de l’ours et aussitôt l’ours a lâché son emprise sur le pauvre Chinois. Il a jeté l’ours par terre et vrai comme j’écris ces lignes, l’ours a couru sur Bilou!

André « Bilou » Robitaille a lancé un uppercut de la gauche direct sur le gros museau de la bête qui est tombé raide mort sur le coup! Un uppercut comme aurait lancé Jack Dempsey.

Clic sur l’image pour des rabais instantanés

Un coup de poing, juste un! Je tiens cette histoire du docteur Prud’homme qui buvait parfois avec le vieux Robitaille! Ici, je dois vous spécifier que le doc Prud’homme était le seul ami restant de Bilou! Pourquoi seul ami? Parce que le vieux Robitaille parfois pouvait se chicaner avec son ombre.

Le monde dans le p’tit Canada riait des histoires rocambolesques du vieux bonhomme centenaire! Certains le comparait au Capitaine Bonhomme! La populace aimait rire du bonhomme Robitaille avec ses histoires de fou! Il avait perdu à cette époque son surnom de Bilou et ses deux baguettes pour se battre. Il était, dans mon p’tit Canada, le vieux fou.

Une autre histoire de Bilou qui a forgé sa légende. Celle du temps où il était draveur dans le coin de Shawinigan! Oui, Bilou a travaillé pendant un temps en Mauricie!

Il était avec les autres draveurs sur les billots près du Trou du Diable à ce qu’on m’a raconté! Une journée pluvieuse par-dessus le marché avec des vents à décorner les beufs de Shawinigan, du Cap-de-la-Madeleine en passant par Trois-Rivières!

Il faisait tempête sur la rivière, les eaux étaient déchaînées, tous les cageux avaient peur sauf Bilou qui lui s’amusait comme un enfant à sauter de billots en billots! La légende dit qu’un cageux à côté de lui (le grand slaque de Coaticook) est tombé dans les eaux tourmentées du Trou du Diable! Le pauvre homme ne voyait ni ciel ni terre quand tout à coup une main grosse de même le prit par le califourchon! On raconte que Bilou a mis l’homme d’au moins 200 lbs sur ses épaules d’un coup et l’a installé en « full nelson » sur ses épaules de bûcheron à l’infini. De mémoire de bûcherons, de cageux, de draveurs y paraît que Bilou a transporté le pauvre yâble sur ses épaules le temps de descendre la rivière. On parle ici d’une heure minimum! Des jambes comme des troncs d’arbres pareils comme dans la forêt à McKenzie bien ancré dans les billots qui font leur chemin au gré du courant! Ce soir là Bilou a mangé sa soupe aux pois comme d’habitude et comme d’habitude préparé par le Chinois qui le suit sur chaque chantier! Fidèle comme un Chinois.

Mars 1983 Église St-Anastasie, Lachute

Un corbillard longe la rue Béthany vers l’église… l’homme dans le dit corbillard est considéré comme fou dans son quartier. Il laisse dans le deuil un verre d’eau rempli à moitié et un dentier! Étrangement un long cortège suit le corbillard, un cortège qui fait la rue Béthany au complet, du début à la fin.

Ceux-là qui riaient du vieux fou ont la mâchoire dévissée, les mangeux de chips sont en train de s’étouffer, les hypocrites admirent le cortège en hypocrite, le p’tit Canada voit l’un de ses fils être célébré!!! La rumeur s’est propagée partout dans la ville, de la rue Sydney, au boulevard Tessier en passant par Ayersville même que la rumeur s’est rendu jusqu’à St-Philippe et peut-être même jusqu’à St-Hermas! La rue Béthany n’a jamais été aussi pleine. Il y avait une parade en face de l’église St-Anastasie ce jour-là!

Clic sur l’image pour des rabais

De l’auto en arrière du corbillard est débarqué un très vieil homme, du genre centenaire! Un vieux Chinois qui avait peine à marcher. La rue est littéralement bloquée. Il y avait du monde comme si les Beatles jouaient sur le toit de l’église. On suivent des centaines de Chinois qui suivaient le cortège en auto! Puis sont apparus au coin de la rue principale pour tourner sur la rue Béthany de magnifique dragons comme dans ces fêtes chinoises, des lanternes aux milles couleurs, des feux de Bengale sous un ciel taché de bleu et des nuages en forme de bonheur!

Tout ce beau monde est entré à l’intérieur de l’église après le cercueil de Bilou! Il y avait aussi le docteur Prud’homme, son petit flasque de bagosse et quelques hypocrites!

Le curé a fait une belle messe à la hauteur de Bilou avec justesse et tendresse.

Et un moment donné il a demandé si quelqu’un avait quelque chose à dire…

Le vieux Chinois s’est levé comme un seul homme et il s’est dirigé vers la balustrade! Les curieux dehors pouvaient entendre la messe via les immenses speakers. Avant d’arriver au micro le Chinois s’est agenouillé avec ses 100 ans sur ses épaules au côté du cercueil de son vieux chum et il a chuchoté « merci Bilou ».

Au micro, la voix remplie de sanglots, d’émotion, de souvenirs vieux de 80 ans mais frais dans sa mémoire, le Chinois a dit:

  • Merci « Bilou » mon frère de m’avoir sauvé des pattes de l’ours car grâce à toi, cette église remplie de mes enfants, mes petits-enfants et mes arrière-petits-enfants! À cause de ta bravoure, ta force, ta loyauté j’ai bâti ma famille. Tu es, Bilou, la fondation de cette grande famille.

Et le Chinois s’est agenouillé une autre fois la main sur le coeur devant le cercueil de son vieux chum…

Nul n’est prophète en son pays dans le p’tit Canada comme ailleurs, qu’il soit écrit dans ce texte qu’André « Bilou » Robitaille ne mentait pas plein sa yeule! Si le p’tit Canada était un royaume André « Bilou » Robitaille en serait le roi. Le roi est mort, vive le roi!

Lexique

1cageux: flotteur, ouvrier qui confectionne ou conduit des trains de bois. Les anglophones disaient raftman signifiant «homme-radeau» pour désigner le cageux.

2swag: on est cool par ses vêtements, par ses comportements, par ses goûts.

3narfé: avoir du nerf, être vigoureux.

4Boulé: vient de l’anglais bully. Quelqu’un qui intimide, persécute ou brutalise.

5shiner: journalier irlandais.

6cookerie: personne qui cuisine.

À la mémoire de Bilou.

Ti-Louis


Je vais vous raconter l’histoire de Ti-Louis, parce que l’histoire de Ti-Louis c’est celle des colonisateurs, de ceux qui ont bâti ce pays qu’est le Québec, à bout de bras, de peine et de grosse misère.  Depuis longtemps, je voulais écrire sur ces hommes du début du siècle qui ont fait les fondations du Québec d’aujourd’hui. 

Louis Lemerie est né en janvier 1911, à l’époque où l’honorable Wilfrid Laurier était le Premier ministre du Canada.  Nous étions Canadiens français, nous étions des »pea soup » pour les anglais.  Louis est fils de fermier.  Il est la gloire de son père Napoléon, il est la gloire des Lemerie, car il est le premier fils de la famille après 8 filles!  Napoléon a trouvé son successeur, il est fait robuste comme lui!  Il est né pour travailler sur la terre.  Il est un cadeau de Dieu, que pensent les Lemerie.  Saint-Cyprien-de-Napierville avait Louis Cyr, maintenant St-Lin avait aussi son homme fort en Louis Lemerie, surnommé Ti-Louis par son père!

La grand-mère, la mère et les sœurs de Ti-Louis l’ont dorloté jusqu’à l’âge de 5 ans.  Le matin de ses 5 ans, Napoléon a réveillé son fils aux aurores. Il était autour de 4 h du matin, belle heure pour traire des vaches!!!  Les deux hommes ont mangé des toasts su l’poêle, des œufs, des fèves au lard, du lard pis de la graisse de rôtie su’ l’pain, du gros pain de ménage!  C’était la première journée de travail de la vie de Ti-Louis…  Après un avant-midi, de retour à la maison, il a pleuré sous la jupe de sa mère et, à l’autre bout de la jupe, sa mère pleurait aussi.

Napoléon: Ti-Louis, fa un homme de toé.  

Ti-Louis a lâché sa mère d’un coup sec, il a essuyé son nez morveux sur sa manche, il a remis sa tuque, et ainsi commença sa vie d’homme, lui, un p’tit bonhomme bas sur pattes! Que de courage pour lâcher la jupe de sa mère!  Il a fait le tour des saisons avec son père, un tour du cadran complet!  Il est capable de tout faire sur la ferme.  Il ne sait pas compter jusqu’à trois, mais il peut vous garrocher une « bale » de foin dans une barouette comme si de rien n’était!

Par un matin d’été, de bonne heure dans le matin, Ti-Louis était parti pêcher des grenouilles pas loin de la maison. Tout le monde dormait dans la maison, même son bonhomme.  La pêche avait été bonne, sa mère pis ses sœurs pourraient cuisiner des bonnes grosses cuisses de grenouille.  Sur le chemin du retour, il vit au loin de la boucane, mais quand je dis de la boucane, je dis de la boucane!  Elle provenait de la maison et de la ferme, collée sur la maison des Lemerie.  Un feu maudit qui a tout brûlé sur son passage, ne laissant que des cendres. Louis Lemerie était maintenant le dernier Lemerie vivant dans St-Lin. D’un coup, il a perdu toute sa famille. 

Orphelin de père, de mère et de huit sœurs.  Ti-Louis, même à 90 ans, s’en rappelait comme si c’était hier. Il n’en parlait presque jamais, et surtout, avec des vieux sanglots dans la voix.  Une plaie qu’on n’arrive jamais à cicatriser!  Ti-Louis, 6 ans, était sur le chemin qui le menait nulle part, pleurait et cherchait la jupe de sa mère.  

Ti-Louis a marché jusqu’au magasin général, il a raconté son histoire au boss du magasin.  Il y avait sur place un charpentier de Lachute qui écoutait la triste histoire du p’tit bonhomme.  L’homme lui a offert le gîte, lui disant que jamais il ne manquerait de manger et qu’il aurait un toit sur la tête, en échange de travail à la scierie, qu’il serait traité comme un fils!  Le charpentier Beauséjour avait tenu parole sur toute la ligne, et Ti-Louis est devenu son meilleur travailleur!

Un an après son arrivée, le vieux Cyprien Beauséjour demanda tous ses enfants, ses petits enfants, sa femme, ses cousins, ses cousines, ses frères et ses sœurs. Devant tout ce beau monde, il invita Ti-Louis dans le salon :

Cyprien Beauséjour: Mon Ti-Louis, ça fait un an que tu travailles à nos cotés, ça fait un an que tu vis comme un Beauséjour.  Tu travailles dur comme un Beauséjour.  Tu es un homme déjà, même si t’as juste 7 ans!  Aujourd’hui, devant le clan Beauséjour au complet, je te demande si tu veux être un Beauséjour toé aussi?  Ça serait un honneur pour moé d’être ton père. 

Ti-Louis a les yeux plein d’eau… c’est comme si la Rivière-du-Nord avait coulé au complet sur ses joues!  Il y a eu un long silence, le genre de silence qui n’existe plus!  Un silence qui a traversé le comté d’Argenteuil…

Ti-Louis ( les sanglots dans la voix): J’vas être fier de porter votre nom, mon père!

La joie a éclaté dans le salon de Cyprien! Les plus vieux de la famille ont fait la bascule à Ti-Louis.  Les bonnes femmes ont sorti le buffet, les enfants ont joué aux cowboys pis aux Indiens, pis les hommes ont bu dans le salon en se racontant des peurs. Une soirée mémorable pour un moment mémorable!

Quelques années plus tard…
Ti-Louis  est rendu à 14 ans et se voit offrir d’aller travailler avec son frère le plus vieux dans un »camp » de bûcherons.  Il en rêvait d’ailleurs, il rêvait de devenir draveur et bûcheron!

Il est allé fendre du bois à Kilmar.  Nous étions en 1925 et Ti-Louis allait réaliser son rêve. Dur labeur à journée longue, batailles dans le »camp », de la »bucksaw »  14 heures par jour, la découverte de l’alcool frelaté, les cartes, les histoires cochonnes, les histoires de peur, l’argent, le tabac à chiquer et les filles de passe!

Après 3 ans de métier de bûcheron dans le corps, il s’en va faire de la drave dans le coin de Mont-Laurier. Nous sommes en 1929!  De billot en billot, il volait littéralement au-dessus des rivières.  Il était connu et reconnu comme Barabas dans la passion.  Sa légende avait traversé le comté de Labelle! Sa légende était aussi imprégnée dans les tavernes des hautes et des basses Laurentides.  Il était un furieux buveur et batailleur.  Il était reconnu comme un travailleur acharné et un jeune homme au grand cœur, malgré certains défauts!

Il revint à Lachute pour cause de mortalité dans sa famille…
C’était la semaine de l’exposition agricole de Lachute, la fameuse »County Fair » qui existe depuis 1825…

Il s’inscrit au tir de câble et à la compétition de fendeur de bûche!
La rumeur avait fait sa job comme du monde, le grand Lachute était au »County Fair » pour voir de ses yeux Ti-Louis rincer les anglais! Faut savoir que depuis toujours, Lachute est 50/50 anglais-français.  Le problème avec le tir du câble, c’est que personne ne s’inscrivait, car tous savaient que c’était perdu d’avance contre les 5 frères McKenzie de St-André!  

Ce jour-là, vrai comme je vous écris ces lignes, Ti-Louis Beauséjour s’est inscrit au concours pour justement affronter les frères McKenzie. Un problème se posa, le concours était conçu pour être 5 contre 5.  Ti-Louis dit à l’organisateur, un Canadien français comme lui :

Ti-Louis: Donne-moé la chance de leur fermer la yeule devant tout le monde!  J’veux leur montrer au »blokes » qu’on n’est pas juste des mangeux de soupe aux pois!!! J’les prends les 5 d’une traite!

Le fameux après-midi de juillet, les McKenzie riaient à en pisser dans leurs culottes! Les 5 frères avaient bu toute la matinée, ils étaient tellement certains de faire honte à ce »frog »…

Arrive l’heure du concours, les hommes sont présentés par l’annonceur de l’encan.  On annonce que le vainqueur va se mériter un cheval!  Ti-Louis s’avance et déclare qu’il ne veut pas de cheval ni rien d’autre, qu’il veut juste avoir le plaisir de battre des anglais! Que si les gens veulent, ils ont juste à venir lui payer une bière à l’hôtel Legault!

La foule riait, c’était l’euphorie en plein cœur de Lachute!  Certaines langues sales attendaient de voir le Beauséjour se faire planter, comme quoi même en 1929, les Canadiens français se mangeaient déjà la laine su l’dos!!!

1-2-3… c’est parti!
La légende dit que les 5 frères McKenzie se sont retrouvés sur le cul en un rien de temps. Les 5 fermiers de St-André la face dans le sable et l’orgueil qui a pris ses jambes à son cou.  Les McKenzie sont partis en lançant des roches à Ti-Louis. De là est née la fameuse légende des »pitcheux de roches de St-André ». D’ailleurs, encore aujourd’hui, les habitants de St-André se font appeler ainsi à cause des McKenzie!

Pendant cette journée, Ti-Louis rencontra sa future femme, la belle Rose-Alma! Elle avait 14 ans et il en avait 18.  Ils ont consommé avant le mariage, trop pressés de consommer. Ils se sont aimés de 1929 à la mort de Rose-Alma en 1982, c’est-à-dire pendant 53 ans.
Trois ans plus tard, trois enfants plus tard, la ville de Lachute lui a donné un terrain pour encourager la famille!  Elle lui a donné un terrain sur »la côte de sable », juste en arrière du fameux encan de Lachute! À bout de bras, il a monté sa maison avec une femme et trois enfants sur les bras!  Faute de pain, Ti-Louis pis sa famille ont mangé de la galette! Travailler au chantier de 5 h du matin à 5 h du soir, pis après aller bâtir sa maison jusqu’à 10 h le soir, c’était le train-train quotidien de Ti-Louis!

Il avait arrêté de se battre, sauf la fois où son frère Rosaire avait essayé d’embrasser sa femme de force lors d’une soirée bien arrosée.  Rosaire s’était retrouvé sur le cul, le nez cassé et ainsi qu’un os de la joue! Le beau maquereau s’est réveillé sur la galerie de Ti-Louis, avec le pied de Ti-Louis sur sa poitrine…

Ti-Louis: Rosaire, prochaine fois j’te tue avec mes mains.

Depuis ce jour et jusqu’à la fin de sa vie, à chaque fois qu’il a rencontré Rose-Alma, Rosaire s’est excusé!

Plusieurs années plus tard, plusieurs enfants et petits-enfants plus tard…
Mai 1982, la plus triste image et en même temps la plus belle image qui m’ait été donnée de voir!!! Nous sommes à l’église Immaculée-Conception, je suis avec mon père, ma mère et mon frère. Tous les autres Beauséjour sont sur place.  Le curé en face de nous veut commencer la cérémonie et attend que Ti-Louis s’assoit aussi avec les autres… ce sont les funérailles de Rose-Alma, ma grand-mère!!!

Ti-Louis, du haut de ses 71 ans bien sonnés, reste debout comme un vieux chêne.  Il tient la main de sa femme dans le cercueil.  Il reste debout, tout le monde le regarde. Il dit au curé:

Ti-Louis: Tu peux commencer ta cérémonie, moé j’vas rester avec ma femme pis non j’vas pas m’assir… il me reste juste une heure pour lui t’nir la main… ça fait 53 ans que j’y tiens la main… pis je vas y tenir la main jusqu’au boute faque câlissez-moé patience!!!!

Le vieux Ti-Louis est resté debout tout le long de la cérémonie, tenant la main de sa bien-aimée.  Ses vieilles jambes lui faisaient mal. Il souffrait, on pouvait le voir dans son visage!  Après une heure interminable, il a fallu qu’il lâche la main de Rose-Alma pour le reste de sa vie… Il a pris un grand respir et il a fermé lui-même de ses mains le cercueil de sa femme. Il pleurait comme le p’tit gars de 6 ans qu’il a été le jour du feu à St-Lin.  Il aurait eu besoin, à ce moment-là, de la jupe de sa mère!  Je les ai entendus dire:

–  Ti-Louis, fa un homme de toé. 
Il s’est essuyé les yeux et a suivi le cortège!

 

Début des années 90…

Ti-Louis se fait garder quelques fois par votre humble serviteur, pendant que son fils, dit le plein de marde, va dépenser son argent gagné durement dans une »slot machine » de dépanneur.  J’allais fendre du bois avec le bonhomme. Sa »shed » était d’une autre époque, tout droit descendue du début du siècle!  Il y avait dans cette »shed » magique un »bucksaw », une vraie hache de bûcheron (pas une hache de feluette), des bretelles pour les pantalons, des pics pour pogner les bûches, des vieilles égoïnes et des photos de Maurice Richard pis du frère André!

Il me faisait placer son bois, pis je fendais quelques bûches pour 10 piasses.  Parfois, il me parlait de son époque. C’était des grands moments de bonheur que je ne partageais avec personne, comme un cadeau qui m’était désigné, que je conservais jalousement!  

Ti-Louis était vieux, très vieux. Sa vie l’a rattrapé et ses dernières années n’ont pas été de tout repos, car son fils dit le plein de marde, qui habitait avec lui, le battait parfois et lui volait tout son argent.  Ti-Louis était trop vieux pour se défendre, il avait quand même 82 ans bien sonnés! 

La dernière fois que j’ai vu Ti-Louis, c’était à l’hôpital d’Argenteuil en 1993.  J’étais allé le voir seul, moi qui à l’époque était toujours enfermé chez nous. Ça tenait de l’exploit!  Ti-Louis était plogué de partout dans la chambre 114. Il refusait de manger, il voulait en finir. Je suis entré dans la chambre avec des pas de souris sous mes souliers… 
Il était là, à moitié mort, maigre comme jamais je l’ai vu, blanc comme un drap, et il avait perdu l’usage de la parole. Il n’avait plus rien du draveur de l’époque, ni de l’homme fort de St-Lin, ni du batailleur de taverne. Il était maintenant comme tout le monde, un mortel au bout de sa vie.  Je me suis approché et puis…

Moi: Ta belle Rose-Alma t’attend, Ti-Louis.

C’était la première fois que je me permettais de l’appeler Ti-Louis devant lui… j’étais gêné. Je lui ai donné un bec sur le front et j’ai cru voir un sourire dans sa face!  J’ai fermé la porte et, le soir même, Ti-Louis allait rejoindre sa belle Rose-Alma pour un monde qu’on dit meilleur!

Ti-Louis
-Fondateur de la côte de sable
-Bâtisseur 
-Inventeur de l’huile à bras
-Draveur
-Bûcheron
-Mangeur de graisse de rôtie
-Mâcheur de gomme d’épinette
-Batailleur à mains nues
-Signeur de x 
-Jongleur de bucksaws
-Donneur de 5 piasse 
-Bénisseur de famille
-Empileur de cordes de bois à l’infini

*source de la photo: Archives nationales du Québec*

La balle qui jamais ne retomba



En général, l’espérance de vie d’une balle dure le temps d’une fausse balle perdue!

Voici l’épopée d’une balle hors de l’ordinaire. Une balle qui allait remettre en cause la fameuse théorie de la relativité.

Jean-Paul est dans son champ comme à tous les matins. Il prend soin de sa terre comme on prend soin d’un enfant! Le bonhomme Corbeil est d’une autre époque. Il est né avant la première Grande Dépression. Il était encore à la mode d’utiliser de l’huile à bras. Le bonhomme était aide-arpenteur le jour et le soir, après souper, il s’occupait de sa terre jusqu’à la pénombre. Ce n’était pas l’époque du »je me moi ». Le bas St-François a vu la résilience et l’acharnement de l’humble homme qui a élevé ses enfants aux abords du Parc des Tisserands.

La légende dit que la compagnie Rawlings aurait voulu acheter la terre du bonhomme Corbeil et le terrain de balle adjacent. La rumeur dit que la compagnie fondée en 1887 n’avait jamais fabriqué de balle qui ne retomba pas. Le grand Edison avait jeté les bases même de la théorie. Tout ce qui monte redescend! Alors ce n’est certainement pas une balle Rawlings qui allait défaire la fameuse théorie. Aux dires des vieux du bas St-François, Rawlings aurait voulu effacer toute trace de cette histoire. 

Les vieux en parlaient à tous les dimanches matins au pied de l’église. En fait, ce qui restait de vieux et de croyants au milieu des années 90! La rumeur veut même que le petit-fils de Rawlings ait visité le Bas St-François un beau dimanche après-midi et que Jean-Paul l’aurait sorti de ses terres cul par dessus tête… sans en parler à son fils ou le reste de la famille. Le seul autre témoin est mort aujourd’hui, c’était son voisin d’en face Eddy Blair.

La fameuse balle fabriquée dans l’usine de Mr. Rawlings à St-Louis dans le Missouri était comme toutes les autres balles au premier abord. Elle était vêtue d’un cuir blanc, de couture parfaitement alignée qui permet aux lanceurs de fastball de faire sacrer les frappeurs.  Elle faisait des courbes, des changements de vitesse, des rapides, des balles papillon et des fausses balles.
La balle a voyagé dans un 53 pieds avec d’autres balles vers le Canada. Certaines seront célèbres pour avoir participé au fameux tournoi de »Pif Depatie », certaines feront de la poussière dans les comptoirs du Canadian Tire, certaines seront les premières balles d’un p’tit gars ou d’une p’tite fille et l’une d’entre elles s’est retrouvée en plein cœur du bas St-François à Laval. Elle était dans une boîte parmi d’autres balles. Les boîtes de balles étaient en possession de l’organisateur du tournoi, l’ineffable Gilles Mayer!

En ce dimanche matin, il y avait un je-ne-sais-quoi dans l’air du bas St-François. Le soleil était au rendez-vous tant et tellement que les arbres allaient déjà se cacher sous les points d’ombres en avant-midi. Le terrain était tout simplement magnifique. Les lignes blanches était parfaitement enlignées. On aurait dit un travail d’arpenteur. La butte du lanceur aurait fait rêver Cy Young lui-même. Le gazon a même été fraîchement coupé ce matin là! Gilles Mayer à l’époque avait le bras long. 

Les vignes accrochées au backstop rappellent le vieux Wrigley Field de Chicago. Les balles vont mourir tranquillement dans le champ centre, ils n’ont même pas espoir de voir même le bout du nez de la clôture. Le Parc des Tisserands, c’est le paradis des lanceurs. C’est un genre de »Field of Dream ».

Pendant ce temps là, le héros de notre histoire, Justin, avait bamboché toute la nuit avec ses compagnons d’infortune. Il est 8 h le matin et le soleil frappe de tous ses feux la petite maison des Corbeil. Le fils du Parc des Tisserands était hangover mais il avait déjà la tête au parc. Celui qui allait faire retourner Edison dans sa tombe avait un 
je-ne-sais-quoi qui traversait son épine dorsale. 

L’équipe des loisirs de Duvernay nord était ce matin-là en demi-finale du tournoi. Par exception, deux gars de Québec faisait partie de l’équipe pour la fin de semaine. Avant cette fameuse fin de semaine, Justin n’avait jamais frappé de circuit, jamais. Ce jour-là bizarrement c’est comme s’il avait de plus gros biceps! 
Notre sbire avait des allures de Dave Parker l’ancien slugger des Pirates. Justin est un deuxième but métronome. Il cueille les balles comme les milliers de fraises qu’il a cueilli dans les champs de la famille! C’est peut-être pour ça qu’il est si habile au deuxième but, il a passé sa jeunesse dans les champs du rang.

L’intemporel catcheur est arrivé le premier au parc avec son masque, son plastron, ses pads et sa face de carême. L‘intemporel Éric crache des tournesols et met son armure de chevalier de la balle-molle! Il est fier comme un coq notre intemporel! On peut même voir son torse à travers son plastron. On dirait même qu’une crête lui pousse tranquillement sur la tête plus le match approche.  Le reste des chevaliers perdus arrivent par la suite.
Parmi les chevaliers, l’ineffable Marc »La Poule » Viau, aussi dangereux dans une épluchette de blé d’Inde que sur un terrain de balle! Éric Valentine dit « Le Beu » du Bas St-François n’était pas sur le terrain, il faisait du boudin chez eux! Lui, les gars de Québec, il n’avait pas aimé ça. 

Les estrades du parc se remplissent pour la demi-finale opposant Terrebonne contre le mythique LDN.
La balle de Mr.Rawlings avait fait son chemin jusque dans les poches de l’arbitre en chef. Les estrades du parc étaient pleines à craquer. On se serait cru à une bonne vieille soirée canadienne. Le bas et le haut St-François ne demandent qu’à célébrer ses fils. La foule rit, jase, parle fort, se conte des peurs, boit de la O’Keefe. Les vieux sont comme sur le perron de l’église de St-Vincent de Paul, ils jacassent sur un pis sur l’autre sans gêne et sans retenue. On peut même apercevoir un sourire fendu jusqu’aux oreilles en forme de nuage dans le ciel du rang St-François. Même que les fantômes des rangs étaient présents.

Ce fut un dimanche parfait. Ce fut une game de tous les diables. C’est normal, même lui était présent, il surveillait les descendants de Valiquet du coin de l’œil. Belzébuth a la mémoire longue!  

Ce fut une game chaudement disputée, chaude comme un rond de poêle à bois. Les gars de Québec ont été d’une grande aide pendant cette game mais c’est Justin qui allait s’amuser à jouer au héros en ce dimanche, celui qui a grandi aux abords du parc. Celui qui avait le parc dans sa cour.

Le numéro onze se présente à la plaque en fin de la 6e manche. La marque est de 2-1 pour Terrebonne.  Un homme est au deuxième but et on indique deux retraits au tableau. Justin s’avance vers le marbre…
(Johanne Archambeault, la voix du Parc des Tisserands)
– Au bâton, le deuxième but, le numéro 11Justin Corbeil.

Applaudissements des estrades…
Une belle bataille entre le lanceur de Terrebonne et le fils du cultivateur/arpenteur. Trois balles, deux prises… le compte est complet. Soudain, le ciel du bas St-François est devenu noir. Un ordre de corbeaux sont arrivés au abords du terrain.
Il venaient voir la catastrophe de près! Ils venaient voir celui qui plantait des épouvantails dans ses champs ainsi que son fils! Les Wézos jacassaient en taboire! L’arbitre call un time-out. Wézo noir, Wézo noir…

Tout à coup… Mario « Pico » Bisson fait l’erreur de demander à Michel « Pinceau » Gascon:
– Hey Pinceau! Ça se casse-tu ça un corrrrbeau?

Pauvre ordre de Wézo noir…
La légende dit que Pinceau avec ses deux grosses mains de cultivateur de pétaques a brisé le coup du Wézo qui cacassait le plus. Il a fait peur aux autres qui sont devenus blancs comme des draps…Un ordre de corbeau déguisé en colombe est parti avec son p’tit bonheur. Ça couaquait pas fort chemin faisant. 

L’arbitre était au milieu d’un chaos signé les rangs. Donc nous avions un compte complet. Justin s’est débattu jusqu’au point de non-retour. L’arbitre est encore ébranlé en remettant son masque et plastron.

– Play Ball, dit-il la voix chevrotante.
L’arbitre ne le savait pas, mais il venait de sortir de sa poche la balle de Mr. Rawlings, celle qui avait quitté le Missouri pour se rendre jusqu’ici.  
Le destin de Justin et de la p’tite balle allait s’entrechoquer dans quelques secondes. Cette p’tite balle de rien du tout était née pour un grand destin de balle! Notre sbire allait se transformer en Dave Parker, l’ancien des Pirates, l’instant d’un lancer.
Le numéro onze se replace en position de frapper. Il prend un grand respire et dans les estrades on respire au même rythme que le p’tit Corbeil.  Une balle tombante qui ne tombe pas, elle reste suspendue en plein coeur du marbre… une simple balle.
Justin transfère parfaitement son poids et son bâton éclate sur le cuir de la balle de Mr. Rawlings. Justin n’avait pas des airs de Parker, je me suis trompé, son élan rappelait Willie Stargel. Décidément, il était destiné aux Pirates.
À ce moment précis, la p’tite balle sent que des ailes lui poussent entre les deux coutures.  Elle est maintenant une balle oiseau qui voltige par-dessus la clôture du champ droit en direction de la petite maison des Corbeil.
Lui, Justin, est trop nerveux pour s’apercevoir que la balle est sortie du parc.  Autour des sentiers, il court comme si sa vie en dépendait.  Les gars de LDN lui crient de ralentir, de profiter du moment. La foule est en liesse. Le bas comme le haut St-François célèbre son fils.
Justin contourne le deuxième but comme au ralenti, pendant que la balle finit son voyage sur un arbre dans sa propre cour. En contournant le deuxième but, Justin peut voir les amis, Papa Jean-Paul et maman Rose, ses sœurs,  et toutes les autres l’applaudir. Il est accueilli comme un héros de guerre au marbre, même l’intemporel catcheur sourit!
À la fin de la journée, Justin est allé cueillir la fameuse balle dans l’arbre de son père en rentrant à la maison. Elle n’avait pas touché le sol.  Il a déposé la balle dans son sac de balle. Elle n’avait pas encore touché le sol.  La petite balle de Mr. Rawlings a passé l’hiver dans le sac. Tout l’hiver, elle n’a pas touché le sol.  Le printemps d’après, Justin a sorti ses balles pour le besoin d’une pratique, mais la petite balle de Mr.Rawlings avait disparu… Il a regardé autour de lui et évidement la balle n’était pas au sol. Elle avait disparu.

Si vous allez au musée Rawlings à St-Louis dans l’État du Missouri, vous pourrez apercevoir une balle de softball 105L en exposition dans un cube de verre. Elle ne touche pas au sol.

Hey Pinceau! Ça se casse-tu un cube de verre?

Le coq de St-Côme

*Le conte rural se situe entre la vérité et mensonge*
C’est ce jour là que l’intemporel Éric a failli 
perdre un œil!
L’automne à St-Côme dans la magnifique région de Lanaudière, c’est comme si un géant avait échappé une immense boîte de Smarties par terre. Il y a plein de couleur partout. Et les soirs de pleine lune on dit que c’est la lune des loups! Au début d’octobre, le froid s’installe pour la nuit. Les loups ne sont pas garous ici. Certains soirs, il fait noir comme dans le cul d’un ours. À St-Côme, la vie est belle malgré tout.
Il y a depuis un certain temps une rumeur qui court dans le village. À la limite de devenir une légende. Elle est en train de se répandre dans toute les chaumières du coin.
La rumeur court que dans la vieille grange du bonhomme Gilles Roussel se pavane un gros coq à la crête gargantuesque. Une crête rouge qui reluit au soleil. Un gros maudit coq fier tellement qu’on dirait qu’il vient peut-être d’Italie. Il se bombe le torse à la vue d’un mâle de n’importe quelle espèce.
Il est le seul maître dans la vieille grange, dans le bas comme dans le haut coté. Le ratio est assez spectaculaire, entre 12 et 15 poulettes pour un coq mais tout un coq. Le genre qui pourrait fourrer toutes les poules de toutes les basses-cours du monde. Je vous dis entre 12 et 15 poules car Gilles est jamais sûr du décompte. Certains badauds dans le village vous diraient que c’est parce que Gilles fait son décompte avec un p’tit verre dans l’nez! Il n’y a pas que des loups dans Lanaudière, il y a des vieilles pies aussi.
Deux grandes théories s’entrechoquent ici, car voyez-vous, le bon vieux Gilles se retrouve souvent avec trop d’œufs!
Première théorie qui pourrait devenir une grande étude scientifique dans n’importe quelle université digne de ce nom. Les 12 ou 15 poules sont vieilles et oublient parfois qu’elles ont pondu un œuf dans la journée alors elles en pondent un deuxième. Théorie avancée par le bonhomme et le fils Roussel.
Deuxième théorie plus simple, le coq fourre les poules à plein cul! Il serait le Ron Jeremy des coqs! Ici si vous voyez un jeux de mots entre les lignes, ça veut tout simplement dire que vous êtes trop souvent sur »porn hub » ou que vous êtes le genre à »pornifier » votre ordi, tablette ou laptop!
Par une belle fin d’après-midi d’octobre, le fils unique, et ça dans toutes les lettres du mot, le héros de notre histoire, l’intemporel Éric, allait chercher quelques œufs pour sa consommation personnelle.
Le plan était simple. Entrer dans la grange, lever le popotin de quelques poules, prendre une demi-douzaine d’œufs et repartir vers Laval. Naaaaaan, c’est pas comme ça qu’allait se poursuivre le reste de ce conte rural! Ici entre en jeu la fameuse théorie du pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué.
L’intemporel ouvre la porte de la grange et le grincement de porte est digne d’Hollywood!
Les poules sont bien emmitouflées dans leurs certitudes et leur nid douillet! Il y a dans le quasi poulailler entre 12 et 15 poulettes, Gilles n’était pas sûr du décompte encore aujourd’hui.
Au beau milieu de la place, le seul coq de la grange, le king de la wing, le boss des bécosses, celui qui invite les autres au rack à bicycle à 4 heures est en tabarnak, en tous cas j’imagine. Il aperçoit un mécréant lever les foufounes de ses poulettes pour prendre des œufs et ce n’est pas Ti-Gilles!
Notre coq se bombe le torse et regarde l’intemporel »drette » dans les yeux, il fulmine, la boucane lui sort par tous les orifices possibles! Il est le prédateur et le fils de Gilles est la proie. Dans la grange comme dans la jungle c’est la loi du plus fort. Il piétine comme le ferait un taureau pendant que notre sbire lui, cueille des œufs comme on cueille des pâquerettes par un bel après-midi d’été. Il siffle un air connu en tapotant le popotin des poules.
Le coq rebombe son torse gargantuesque. Il est prêt. Il est en transe et lâche un genre de cri de mise à mort vers le cueilleur de pâquerettes.
L’intemporel n’a pas le temps de se lever la tête que le coq est grimpé dans sa face. À grand coup de bec, il picosse l’intemporel comme s’il était un picbois. Tra-tra-tra! Et tra-tra-tra!
Éric pogne le coq par le chignon et le lance le plus loin possible. Il lance une prise au deuxième but comme dans ses belles années de catcheur.
Le coq tombe sur l’un des poteaux de la grange. Il est ébranlé. Il secoue sa belle tête de coq et il marche comme Gilles après un décompte bien arrosé.
L’intemporel catcheur est de retour comme dans le temps des loisirs de Duvernay nord. He’s  back the man behind the mask.
Il regarde le coq « drette » dans les yeux. Il fulmine. On peut apercevoir de la boucane sortir de son nez comme ces taureaux dans les corridas. On se serait cru en Espagne. Il se bombe le torse, il n’est pas gargantuesque mais il est bombé en saint-simonaque. Il est maintenant le prédateur et notre coq est la proie. Éric fonce vers le coq, le coq fonce vers Éric. Un face à face est imminent.
Ici, intermède dans le texte.  Faut savoir qu’Éric est l’ami des animaux de toutes sortes. Il a eu des labradors, des lapins et toutes sortes de bébittes. Présentement, il a un petit chien tout mignon qui peut entrer dans le creux de votre main et il a un gros chat domestique qui perd son poil et profite, un joli bibelot qui chie. Pour la suite des choses…
Éric saigne sous l’œil. 3/4 de pouce plus haut et mon texte aurait été dramatique. Comme quoi la vie ne tient qu’à un coup de bec. Éric ramasse un coup de pied dans le torse du boss des bécosses qui roule jusqu’au poteau de tantôt.
Il branle de la tête. Il marche encore comme Ti-Gilles ou comme Éric Lindros après une mise en échec de Scott Stevens au milieu de la glace. Le coq fait une commotion cérébrale. À la fin de sa vie, faudra remettre son cerveau de volaille au scientifique. Pour les langues sales, je ne parle pas de mon ami l’intemporel ici mais du coq!
Il fonce à nouveau sur Éric et le picosse ardemment aux chevilles et aux genoux et remonte sur son torse en picossant. Le chaos est partout dans la grange. Les poules crient, les œufs bouillent, le coq a un goût de sang dans le bec, les lapins font des petits cacas nerveux et soudain le ciel à travers la porte de grange devient noir et quand je dis noir, je dis noir. Le corbeau vient regarder le combat de coq, il veut voir la mort en direct comme quoi le corbeau est pas loin de l’humain. Wézo noir, wézo noir, wézo noir qui annonce le malheur. Wézo noir aux couleurs du deuil.
Soudain, le coq se retrouve encore sur le derrière. Il vient de manger un coup de 2×4. Il est ébranlé et cette fois il ne reviendra pas à la charge! Il se demande même s’il est un coq ou une poule. Éric ramasse sa demi-douzaine d’œufs et son petit bonheur. Il retourne dans la maison du paternel et de maman Marie. Il est littéralement en sang. Pendant ce temps-là, le wézo noir rit aux éclats et se frappe les ailes sur les pattes.
Gilles: Pis tu l’as-tu tué?

Si vous passez par St-Côme et cherchez le trouble demandez au père Roussel de vous faire visiter la grange au coq!