Tonka, Lindros et moi

Tonka, Lindros et moi

Nous étions un mardi de juillet 2018…

J’étais à finir une commande de DFR pis là j’ai entendu la sonnette de la réception résonner trois fois comme d’habitude. Ce qui veut dire que je reçois d’autres commandes via un transporteur! Nous sommes tous déjà à l’ouvrage moi, les jumeaux, Stéphane, Julie, Valérie et Marie-Noël! Ce jour-là dans notre Spotify on travaille au son de Lynyrd Skynyrd! Il n’y a pas de climatisation dans l’entrepôt alors on dégoûte notre vie, c’est le supplice de la goutte chinoise version boulevard Industriel de St-Janvier!

Il faut savoir que j’ai un mâche patate level ninja! Je parle même quand je dors. Et ce que j’aime le plus c’est faire un brin de causette avec mes livreurs. Oui, c’est mes livreurs! Maurice et Mario d’UPS, Buddy de  Purolator, Michel de Postes Canada, Margarita de DHL, Abbas de Fedex, Maurice de DHL et son 53 pieds, le serbo-croate d’UPS et un plein d’autres. Je connais leur vie, leurs drames, leurs joies, j’aime parler au monde! J’aime savoir leur vie courante et je fais de même avec eux. Je partage pour partager et si vous voulez savoir, c’est la seule porte de sortie de l’humain pour la suite des choses… le partage!

Donc le gars débarque de son gros 53 pieds et c’est pas un régulier de chez Transport Bourassa! Mais ce foutu livreur je le connais sans le connaitre.

MOI: « Ta face me dit de quoi toé? »

LUI: « Charbonneau du p’tit Canada pis moé aussi ta face m’dit de quoi… »

MOI: « Bin bout de criss! Tonka sa rue Bellingham dans le HLM en face du Laurentian High School? »

LUI: « Pat? Le pire lanceur de fastball de l’histoire? C’est toé calice! »

MOI: « Lui même en chair pis en chair! »

LUI: « Tu lances tu encore dans ligue des 4AS? »

MOI: « Non fait longtemps que j’ai quitté Lachute! Ma ville c’est St-Jérôme. Mes enfants sont des Jérômiens. Pis toé? »

Lui: « J’reste à St-Philippe! »

Pour dire la vérité, j’ai 44 ans et ça fait 20 ans que j’avais pas vu Charbonneau!  Pas étonnant que notre sbire soit devenu trucker/livreur, il était toujours en train de faire des bruits de truck en se promenant dans les rues! Il jouait au livreur et avec son bécycle, n’avait que des Tonkas et des Hot Wheels dans sa chambre! D’ailleurs la première fois que j’ai vu des derby de démolition c’est avec lui et son père à Pembrook en Ontario et par la suite au mythique derby de démolition à Lachute! Son surnom c’était d’ailleurs Tonka car il était un thug dans tout ce qu’il y a de plus robuste! Tonka Charbonneau est incassable!

J’ai compris Charbonneau à la dure… un certain janvier de 1983! On jouait au hockey bottine sur la rivière du Nord de notre enfance! Et pendant la game Tonka m’a donné du Sherwood dans les côtes… j’ai laissé mes mitaines de hockey sur notre glace à ciel ouvert comme l’aurait fait Chris Nilan sauf que je n’ai pas l’ADN de Nilan et surtout pas ses jointures! Charbonneau laisse tomber ses gants et me dit: « T’es sûr Pat? »

Je lui laisse pas de chance. J’accroche ses manches de chandail et lui mitraille 6 coups de poing sur la margoulette non-stop, dont un sur son gros nez!

Il ne bronche pas. Il n’a pas bougé. Il n’a pas pleuré. Il saigne de la bouche abondamment et me retient les bras! Il s’élance et je me souviens pu de rien par la suite! Je me suis réveillé, étendu sur la glace les idées tout croches! Sur le coup je me souvenais pu de mon nom, ni pourquoi j’étais étendu, gelé, sur la rivière du Nord. Charbonneau est venu me porter chez nous car je me souvenais pu où j’habitais! Charbonneau en chemin s’est excusé plusieurs fois! J’ai après surnommé Charbonneau Tonka et le surnom est resté!

Je sors du 53 pieds les 3 palettes que Charbonneau vient me livrer et nous nous faisons une belle accolade sincère! Au moment de partir il me dit:

Tonka Charbonneau: « Hey le gros abonne-toi à mon Facebook y’a un gars de notre coin qui écrit sur nous, le p’tit Canada, la côte de sable, le Bronx pis toute là! Je vais te partager ses textes! C’est un gars de Lachute!

Moi: « Ah ouin? Pour vrai? C’est bin cool! C’est qui?

Tonka Charbonneau: « J’sais pas maudit! Mais c’est un gars de notre coin y nous connaît en tabarnak! Ça doit être Larocque!

Nous rions de bon coeur.

Il faut savoir que Larocque était notre ami mais on aimait rire de lui sans cesse sur son patin artistique… Nous avions des jokes à l’infini, jusqu’au jour que le fils à Bonnie Lindros nous a faite dans les mains! Oui, oui le fameux next one, le numéro 88 des Generals d’Oshawa, celui qui a dit non à la plus belle ville de la ligue nationale à l’époque, la ville de Québec! Celui là même qui jouait avec les non-moins maudits Flyers sur la ligne des Legion of Doom. Éric Lindros nous a privé de jokes à l’infini sur Larocque et son tutu rose!

Car un soir bien arrosé dans la ville reine, le gros 88 Eric Lindros a lancé son verre de boisson à ce qu’on dit en pleine face de Elvis Stojko le légendaire patineur artistique et idole de notre sbire Larocque. Un soir de 5 à 7.  Sans fanfare ni trompette, Elvis du haut de ses 5’7 n’a pas fait de double piqué ou de triple axel, il a simplement mis son poing su’a gueule du fils à Bonnie. Lindros s’est retrouvé au sol comme notre sarcasme à l’infini envers Larocque! Des années de jokes plates sur le patin artistique venait de disparaître! Lindros au sol comme son frère Brett qui faisait des commotions cérébrales à répétition! La vie est ainsi faite car une fois que tu la prend pour acquis, elle se charge elle-même de te remettre à ta place. Personne est assez gros pour jouer aux bras avec elle! Ni Lindros, ni Tonka ni le Barbu de ville ni même Bonnie ni personne.

Message à Charbonneau dans le texte:

Mon chum Tonka, c’est moi le Barbu de ville… oui oui c’est ton Pat celui du fin fond de la rue Filion, celui du logis d’en haut, ton ancien lanceur de balle, celui qui n’a jamais lancé des balles de feu, celui qui n’avait jamais un backstop assez haut quand il perdait le contrôle sur la butte.

En passant, j’ai rencontré Larocque au Costco de St-Jérôme l’autre jour et avant même de me saluer, il m’a parlé du coup de poing d’Elvis à Lindros! Notre calvaire est à l’infini mon Tonka.

Prochaine fois que tu viens livrer avec ton gros 53’ amène ta mite de catcheur, j’ai toujours mon gant dans mon char pis des balles! Nous passerons ma pause à se lancer, tu feras le crapaud pour moi comme dans le temps au Parc Richelieu! Ça me manque!


Beurre de peanut et cie

Beurre de peanut et cie
Dans notre quartier, nous étions l’équipe du p’tit Canada. Nous n’étions jamais assez pour former deux équipes. Parfois on n’était tellement pas assez qu’il fallait repêcher les p’tits culs de 5 ans et moins. Vous savez, ceux qui jouent dans le sable plutôt que de se concentrer à remporter la série mondiale du p’tit Canada, ceux qui cherchent des chenilles jusqu’à temps qu’y deviennent des papillons!!! Nous étions choyés car on avait trois parcs pour jouer nos games. Les deux au parc Richelieu et celui du Laurentian High School à quatre maisons de chez nous. Le fameux parc des blokes!
Habituellement, nous allions jouer au baseball quand nous avions fini notre patrouille de police autour du bloc! Par la suite, on faisait le tour des cours pour voir qui serait partant pour un programme double. Avant une game, nous nous rendions en gang au Perrette pour acheter des bonbons mélangés; nos bicycles placés délicatement en tas un par-dessus l’autre. Certains avaient des BMX, d’autres des 10 vitesses avec le guidon à l’envers et certains privilégiés avaient des motocrosses à pédale avec la « tank » en avant pis des « chuck » gros de même! Tout le monde prenait des « Slush Puppie », des jus en sac, des lunes de miel, des gommes savon. Moi, 9 fois sur 10, je choisissais des cartes de baseball. J’avais bien sûr, le goût de manger des bonbons mélangés dans un petit sac de papier brun mais mon désir d’avoir des cartes de baseball était plus fort!!! J’étais à la recherche de la carte de Rollie Fingers. Comme un archéologue qui creuse pour trouver des traces du passé, moi je développais des paquets de cartes à une vitesse affolante.
Aujourd’hui encore, je reçois une carte de Noël de la part d’O-Pee-Chee. La compagnie me remercie d’avoir augmenté leur chiffre d’affaires dans les années 80! J’aurais même échangé, à l’époque, une Dale Murphy, une Dave Parker, une George Brett et une Reggie Jackson pour avoir une Rollie Fingers! Pour trente sous, j’avais un beau paquet avec 12 cartes dedans, une délicieuse gomme plate et sèche. À l’époque les 25 cennes n’existaient pas dans le p’tit Canada.
Nous avions dans ces deux équipes de rêves les frères Périard, le grand Racine, Charlebois, moi et mon frère, Larocque, l’anglais McPherson, le gros Laplante, Gagnon, Campeau, Éric le rouge, Grenon et en cause désespérée, Hélène, Stéphanie avec un i, l’anglaise et Nancy. D’ailleurs, tous les gars voulaient « frencher » Stéphanie avec un i mais personne voulait l’avoir dans son équipe. Elles, les filles, voulaient jouer à la « tag BBQ »! Là c’était le contraire: Stéphanie avec un i devenait le premier choix mais personne ne voulait se retrouver face à face avec Hélène, une excellente joueuse de balle mais d’une laideur sans borne… le genre qui se lève la nuit pour avoir mal!
La première fois que j’ai pensé à d’autre chose que le baseball, c’est à cause de Stéphanie avec un i. La première fois que j’ai pensé que peut-être il y avait sur cette Terre quelque chose de meilleur que le baseball c’est à cause de Stéphanie avec un i. La première fois que le baseball est passé en deuxième c’est aussi à cause des yeux bleus et des cheveux rouge feu de Stéphanie avec un i .
En plus d’être un mauvais joueur de balle, l’anglais McPherson était le camelot officiel de notre quartier (le p’tit Canada). Il distribuait le journal de Montréal, La Presse et le mythique Argenteuil, notre journal local! Il avait parfois en sa possession le Photo-Police et sa page du milieu. Tous les gars de mon âge ont de très bons souvenirs de cette fameuse page du milieu! McPherson se présentait au marbre avec des gants de bicycle à gaz et parfois un casque d’aviateur. Le genre de gars assez intelligent pour allumer un feu mais pas assez intelligent pour l’éteindre. Grenon portait pour nos games la fameuse casquette carrée des Pirates de Pittsburgh.
Lui, Éric le rouge, ne venait pas souvent jouer avec nous, il était souvent occupé à se faire battre par le chum de sa mère.
Comme toute bonne game de balle qui se respecte au Laurentien High School, nous finissions par nous chicaner pour un retrait, un but volé, une fausse balle… bref n’importe quoi pourvu qu’on finisse ça en chicane! C’était sûrement une question de stratégie pour la prochaine game!
Souvent les chicanes commençaient au début du match quand il fallait décider quelle équipe commencerait au bâton. Nous décidions le tout avec une partie de « mayoche ». Le jeu est très simple: les deux capitaines des équipes se mettaient l’un en face de l’autre et l’un lançait le bâton à l’autre. Par la suite, il fallait se rendre à la paume du bâton en bois. Chacun leur tour, les capitaines faisaient des mains pleines, des ciseaux, des allumettes pour se rendre au bout de la paume du bâton pour avoir le droit de tourner ce bâton autour de notre tête sans l’échapper bien sûr. Sinon, on perdait le tour de frappe!
Mon frère volait des buts comme d’autres volent des bonbons. Moi j’aimais lancer et quand je ne lançais pas, je pensais à la prochaine fois que j’étais pour lancer.
Quand Jacques Doucet était au micro des Expos, je n’étais jamais sur le terrain. J’étais quelque part avec mon radio transistor sur le bord des oreilles. Je me laissais bercer par les mille et une histoires de Jacques! Et parfois quand mon père rentrait soûl comme une botte à la maison tard le soir après une grosse veillée aux danseuses du Trois Puces, un soir de game à Los Angeles ou à San Diego, je levais le son un peu plus fort dans mes oreilles et j’avais l’impression que M. Doucet me réconfortait à coup d’anecdotes, de compte complet, de stratégie de balle et quoi encore. Merci M. Doucet mon presque père! J’ai toujours dit que si un jour je rencontre Jacques, je ne serais pas capable de lui parler, aucun son sortirait de ma bouche, moi qui est un verbomoteur à deux temps! J’aurais le moton dans la gorge et plein de poussières dans les yeux!
J’ai frappé mon seul circuit à vie pour l’équipe du p’tit Canada, un jour que nous n’étions que huit. Un magnifique circuit à l’intérieur du terrain, frappé dans le champ de Stéphanie avec un i qui pour la circonstance, était occupée à éplucher un pissenlit! La belle Stéphanie avec un i que je pensais impressionner avec le fait que je connaissais toutes les formations partantes du baseball majeur à 10 ans! D’ailleurs, le père de Stéphanie avec un i , était très impressionné par mes connaissances de balle. Parfois quand il était sur sa galerie, il m’invitait à venir « m’assir » avec lui et on jouait à se poser des questions sur le baseball majeur! Il m’a déjà dit que j’étais la relève du grand Serge Touchette! Compliment ultime pour moi.
*Pour conclure*
  • Le père de Stéphanie avec un i est mort d’un cancer du cerveau au départ de nos Expos!
  • Je ne suis pas devenu journaliste comme Serge Touchette.
  • Comme nos Expos, les Perrette n’existent plus, comme quoi les choses changent mais pas toujours pour le mieux.
  • Jacques Doucet n’a pas encore été élu au Temple de la renommée mais au Temple de la renommée de mon coeur, il est numéro #1!
  • J’ai eu la fameuse carte de Rollie Fingers, celle avec les A’s d’Oakland.
  • Du haut de mes 10 ans, Stéphanie avec un i de me dire: « J’embrasse pas un gars qui vient de manger du beurre de peanut. »

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Bilou et le chinois

Bilou et le chinois

André « Bilou » Robitaille est mort dans l’anonymat total ou presque en mars 1983 à l’âge de 100 ans au creux du p’tit Canada.

« Bilou » appartient au mythe! Il aura été le meilleur batailleur de rue du comté d’Argenteuil jusqu’aux limites de l’Outaouais! Il est le fils spirituel de Joseph Favre mieux connu sous le pseudonyme de Jos Montferrand! Bilou Robitaille est né aux limites du p’tit Canada avant qu’on l’appelle ainsi, d’une mère absente et d’un père alcoolique.

Il aura été (1)cageux presque toute sa vie. Il habitait chaque lettre du mot homme. Certains vieux dans le coin de Mont-Laurier en parle encore aujourd’hui comme d’une bête à poings nus, d’un surhomme aux limites de la légende! Bilou n’était pourtant pas un géant, n’avait pas des mains gargantuesques ni une carrure à intimider. Mais comme dirait les jeunes dans le vent en 2018, Bilou avait le (2)swag . Il était d’une rapidité inégalée et (3)narfé comme pas un! Et pour le peu de temps qu’il a été à la petite école, Bilou Robitaille n’a jamais reculé devant un (4)Boulé.

André Robitaille a été pendant un temps débardeur à la p’tite semaine au port de Montréal! Et le temps qu’il aura passé là-bas est encore relaté aujourd’hui par les historiens du vieux port. André avait le coude léger et faisait souvent la tournée des buvettes une fois le travail terminé!

En 1906, à l’âge de 23 ans, un Bilou fringant offrait des claques sa yeule à qui le voulait bien! Il est connut et reconnut que le p’tit gars du p’tit Canada pouvait se battre pour une couple de bill du Dominion. Un certain soir, un certain dimanche, une horde de (5)Shiners avait suivi la rumeur jusqu’à la table ronde de Bilou! Les Shiners avaient bu dans chaque buvette en chemin pour finalement arriver à sa table!

La légende dit que André « Bilou » Robitaille fils de Siméon a levé sa table au bout de ses bras pis l’a lancé sur les trois Shiners. Les trois Irlandais se sont retrouvés sur le cul avec la honte de coucher sur le dos avec eux!

Bilou aurait pris le plus gros par le califourchon et l’aurait lancé par la seule fenêtre du devant de la taverne! Par la suite, il aurait demandé une bière au barman, aurait calé la bière pis pris le deuxième pauvre Shiner et l’aurait lancé par ladite même fenêtre! Le troisième pleurait comme une madeleine. Bilou l’a levé de terre avec ses deux bras de Robitaille, l’a regardé dans les yeux et lui a donné une petite claque sur l’épaule en lui disant d’aller rejoindre sa gang et lui a dit: « My name is André Robitaille but you can call me Bilou! »

Il y a cette fois dans le camp de bûcheron à Mont-Laurier pas loin du Lac Malpic, un ours noir gargantuesque traînait par là! On parlait de cet ours comme d’une machine à déchiqueter des bûcherons! A cette époque le Chinois faisait la (6)cookerie pour les hommes et s’occupait du feu jour et nuit! Il était su’a job 24 heures sur 24. Il préparait le meilleur pâté qui soit de mémoire de bûcherons et les gars sur le camp le traitait comme un des leurs. Pour fin historique le pâté du Chinois est devenu avec les années, le pâté chinois!

Il faisait partie de la gang. Personne n’a jamais su son vrai nom. « Le » était son prénom et « Chinois » son nom de famille!

Un soir après une dure journée de labeur, les gars mangeait comme des gloutons dans leurs assiettes de tôles pendant que le Chinois préparait son eau pour la vaisselle!

Un cri de mort se fit entendre et fit écho autour du lac Malpic. Un cri qui ne laisse aucun doute. Bilou s’est levé d’une traite et a couru vers les cris qui faisaient écho jusqu’à Grand Remous. Il tourna le coin du shack et aperçut le Chinois dans les pattes de l’ours noir. Notre cuisinier était en train de se transformer en encre de Chine.

Bilou lâche un cri de mort et court vers l’ours avec les baguettes dans les airs. Une grosse veine lui pousse dans le cou et on dit que la veine dans le cou est un mauvais présage pour quiconque est sur son chemin!

De mémoire de bûcherons, de mémoire de Chinois, de mémoire du lac Malpic, de mémoire du comté de Antoine-Labelle… les historiens, les rats de bibliothèque, les anciens racontent que Bilou Robitaille a pris à bras le corps l’ours par en arrière comme s’il lui faisait la prise de l’ours et aussitôt l’ours a lâché son emprise sur le pauvre Chinois. Il a jeté l’ours par terre et vrai comme j’écris ces lignes, l’ours a couru sur Bilou!

André « Bilou » Robitaille a lancé un uppercut de la gauche direct sur le gros museau de la bête qui est tombé raide mort sur le coup! Un uppercut comme aurait lancé Jack Dempsey.

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Un coup de poing, juste un! Je tiens cette histoire du docteur Prud’homme qui buvait parfois avec le vieux Robitaille! Ici, je dois vous spécifier que le doc Prud’homme était le seul ami restant de Bilou! Pourquoi seul ami? Parce que le vieux Robitaille parfois pouvait se chicaner avec son ombre.

Le monde dans le p’tit Canada riait des histoires rocambolesques du vieux bonhomme centenaire! Certains le comparait au Capitaine Bonhomme! La populace aimait rire du bonhomme Robitaille avec ses histoires de fou! Il avait perdu à cette époque son surnom de Bilou et ses deux baguettes pour se battre. Il était, dans mon p’tit Canada, le vieux fou.

Une autre histoire de Bilou qui a forgé sa légende. Celle du temps où il était draveur dans le coin de Shawinigan! Oui, Bilou a travaillé pendant un temps en Mauricie!

Il était avec les autres draveurs sur les billots près du Trou du Diable à ce qu’on m’a raconté! Une journée pluvieuse par-dessus le marché avec des vents à décorner les beufs de Shawinigan, du Cap-de-la-Madeleine en passant par Trois-Rivières!

Il faisait tempête sur la rivière, les eaux étaient déchaînées, tous les cageux avaient peur sauf Bilou qui lui s’amusait comme un enfant à sauter de billots en billots! La légende dit qu’un cageux à côté de lui (le grand slaque de Coaticook) est tombé dans les eaux tourmentées du Trou du Diable! Le pauvre homme ne voyait ni ciel ni terre quand tout à coup une main grosse de même le prit par le califourchon! On raconte que Bilou a mis l’homme d’au moins 200 lbs sur ses épaules d’un coup et l’a installé en « full nelson » sur ses épaules de bûcheron à l’infini. De mémoire de bûcherons, de cageux, de draveurs y paraît que Bilou a transporté le pauvre yâble sur ses épaules le temps de descendre la rivière. On parle ici d’une heure minimum! Des jambes comme des troncs d’arbres pareils comme dans la forêt à McKenzie bien ancré dans les billots qui font leur chemin au gré du courant! Ce soir là Bilou a mangé sa soupe aux pois comme d’habitude et comme d’habitude préparé par le Chinois qui le suit sur chaque chantier! Fidèle comme un Chinois.

Mars 1983 Église St-Anastasie, Lachute

Un corbillard longe la rue Béthany vers l’église… l’homme dans le dit corbillard est considéré comme fou dans son quartier. Il laisse dans le deuil un verre d’eau rempli à moitié et un dentier! Étrangement un long cortège suit le corbillard, un cortège qui fait la rue Béthany au complet, du début à la fin.

Ceux-là qui riaient du vieux fou ont la mâchoire dévissée, les mangeux de chips sont en train de s’étouffer, les hypocrites admirent le cortège en hypocrite, le p’tit Canada voit l’un de ses fils être célébré!!! La rumeur s’est propagée partout dans la ville, de la rue Sydney, au boulevard Tessier en passant par Ayersville même que la rumeur s’est rendu jusqu’à St-Philippe et peut-être même jusqu’à St-Hermas! La rue Béthany n’a jamais été aussi pleine. Il y avait une parade en face de l’église St-Anastasie ce jour-là!

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De l’auto en arrière du corbillard est débarqué un très vieil homme, du genre centenaire! Un vieux Chinois qui avait peine à marcher. La rue est littéralement bloquée. Il y avait du monde comme si les Beatles jouaient sur le toit de l’église. On suivent des centaines de Chinois qui suivaient le cortège en auto! Puis sont apparus au coin de la rue principale pour tourner sur la rue Béthany de magnifique dragons comme dans ces fêtes chinoises, des lanternes aux milles couleurs, des feux de Bengale sous un ciel taché de bleu et des nuages en forme de bonheur!

Tout ce beau monde est entré à l’intérieur de l’église après le cercueil de Bilou! Il y avait aussi le docteur Prud’homme, son petit flasque de bagosse et quelques hypocrites!

Le curé a fait une belle messe à la hauteur de Bilou avec justesse et tendresse.

Et un moment donné il a demandé si quelqu’un avait quelque chose à dire…

Le vieux Chinois s’est levé comme un seul homme et il s’est dirigé vers la balustrade! Les curieux dehors pouvaient entendre la messe via les immenses speakers. Avant d’arriver au micro le Chinois s’est agenouillé avec ses 100 ans sur ses épaules au côté du cercueil de son vieux chum et il a chuchoté « merci Bilou ».

Au micro, la voix remplie de sanglots, d’émotion, de souvenirs vieux de 80 ans mais frais dans sa mémoire, le Chinois a dit:

  • Merci « Bilou » mon frère de m’avoir sauvé des pattes de l’ours car grâce à toi, cette église remplie de mes enfants, mes petits-enfants et mes arrière-petits-enfants! À cause de ta bravoure, ta force, ta loyauté j’ai bâti ma famille. Tu es, Bilou, la fondation de cette grande famille.

Et le Chinois s’est agenouillé une autre fois la main sur le coeur devant le cercueil de son vieux chum…

Nul n’est prophète en son pays dans le p’tit Canada comme ailleurs, qu’il soit écrit dans ce texte qu’André « Bilou » Robitaille ne mentait pas plein sa yeule! Si le p’tit Canada était un royaume André « Bilou » Robitaille en serait le roi. Le roi est mort, vive le roi!

Lexique

1cageux: flotteur, ouvrier qui confectionne ou conduit des trains de bois. Les anglophones disaient raftman signifiant «homme-radeau» pour désigner le cageux.

2swag: on est cool par ses vêtements, par ses comportements, par ses goûts.

3narfé: avoir du nerf, être vigoureux.

4Boulé: vient de l’anglais bully. Quelqu’un qui intimide, persécute ou brutalise.

5shiner: journalier irlandais.

6cookerie: personne qui cuisine.

À la mémoire de Bilou.

Nous

Nous

La barrière psychologique du p’tit Canada c’est la rue principale, du parc Baron jusqu’au bout de la rue Miekel en passant par le Parc Richelieu!

Seul, j’étais bien peu de choses comme aujourd’hui en fait! Nous étions une meute sans le savoir. J’étais un loup parmi la meute. Un bon loup mais avec ma meute, même chose qu’en 2018. Au travail, je suis un bon loup à cause de Simon, Alexandre et Stéphane! Sans eux, je suis un gars d’entrepôt générique.

Dans l’histoire que je vais vous raconter, le mot équipe prend tout son sens. J’ai compris le mot équipe en 1986. Merci à La Guerre des tuques, merci au regretté André Melançon, réalisateur du film ainsi qu’à l’auteur Danyèle Patenaude.

Février 1986

Nous sommes chez les Gagné, seuls résidents du p’tit Canada à être propriétaires d’un VHS. Nous avons eu en groupe une révélation. Cet après-midi-là, d’un samedi sibérien, nous avons vu pour la première fois La Guerre des tuques. L’Almanach du peuple avait prédit une journée froide. Le nectar Denis, les chips Dulac, les beignes aux patates de Madame Gagné, c’était du gros bonheur sale à vitesse grand V. Hélène Tonka voulait juste m’embrasser et jouer à touche-pipi, le film n’était qu’un prétexte pour cette future mangeuse d’homme! Son frère Frank lui cherchait à manger ses crottes de nez sans que personne s’en aperçoive!

Note à Frank dans le texte: Malgré tes sacro-saintes culottes de camouflage et tes déguisement de Ninja, tout le monde te voyait manger tes crottes de nez!

Nous avions été chercher la cassette du film au vidéo Laflèche sur la rue principale aux limites du P’tit Canada. Des jetons sur des velcros, des poches de jute pour mettre les cassettes dedans, des portes Western (ça piquait dans le bas-ventre quand on réussissait à se faufiler pour aller voir les cover des cassettes). Un genre de Bleu Nuit mais hardcore! Mon centre vidéo était la caverne d’Ali Baba. Mon centre vidéo a tué le cinéma de l’autre bord d’la rue! Le théâtre de Lachute est mort en 1983. J’ai vu E.T en 1982 dans ce vieux théâtre et j’en parle aujourd’hui à qui veut l’entendre dans mon patelin!

Et puis à la fin du film, à la mort de Cléo, nous avons eu une révélation. Nous voulions en tant que groupe conquérir le p’tit Canada face au maudit « blokes » de notre secteur! Et surtout conquérir la cour d’école du Laurentien High School!!! Les non moins maudits anglais ont le reste du Canada de Halifax à Vancouver, coast to coast, nous les p’tits crottés, nous les pauvres, nous allions avoir le p’tit Canada avec le Perrette de la rue Principale inclus! Après le film, je suis retourné chez nous et en marchant, je me sentais comme « Rocket » Maurice Richard à la conquête du Détroit. Je savais que j’aurais à affronter des genres de Ted Lindsay de mon quartier avec les coudes très haut dans les airs! Oeil pour oeil, dent pour dent!!!

Voilà! Une guerre d’enfants sans fin allait s’en suivre. Les Frog’s contre des enfants d’Irlandais! Et tout le monde sait que les Irlandais sont les plus tough. Ils sont presque incassables et surtout innocents! Voilà leur force ultime, l’innocence du danger!

Dans la cave des Gagné, j’apportais mes records de Black Sabbath pour mettre sur le pick-up de leur père! Nous avons bâti notre plan au son de la voix d’Ozzy Osbourne, au rythme diabolique de la guitare de Tony Iommi, à la basse du fond des ténèbres de « Geezy »Butler et au tapage infernal de Bill Ward! Je suis un fils de Black Sabbath. Je suis un children of the grave!

Notre cheval de Troie était sous la forme du plus dur d’entre nous, Éric le rouge! Lui y’était habitué d’en manger des claques sa yeule!

The day…

Cette journée-là selon l’Almanach du peuple c’était tempête. Cette journée dans les faits, il est tombé 45 cm de neige sur le p’tit Canada. À l’époque, nous les p’tits mongols, on laissait tomber la neige! Depuis ce temps, je suis incapable de la laisser tomber sans rien dire. Je sacre de décembre à mars comme ce pauvre banlieusard dans la classe moyenne que je suis.

Le plan? Bâtir un fort de fortune sur la rue Bellingham en face du Laurentien High School. Nous avions la vie devant nous pour nous planter. Chaque enfant de notre coin part à -5 c’est comme ça! Mon petit frère est celui qui a le mieux réussi d’entre nous tous! Il a sa technique en éducation spécialisée. Je veux souligner ici le parcours difficile de ses enfants qui l’ont pas eu facile! Bravo Marco! Plus grand et majestueux que Marco Polo.

Éric le rouge a été à la tâche solidement ancré dans ses vieilles bottes Sorel de bâtisseur de fort! C’est comme si même au début de l’idée du fort, il avait déjà commencé à le bâtir. Pour dire la vérité. il l’a bâti à lui seul au ¾ et l’autre quart était faible et mollasse! Éric aimait bâtir, lui qui était débâti au quotidien. Il n’a jamais eu la chance d’avoir des Legos mais s’il en aurait eu, il en aurait été le maître ultime.

Éric le rouge: « Je vais fabriquer un drapeau de pirate pour le fort. »

Moi: « Un drapeau de pirate pour un fort? Les pirates c’est dans les Caraïbes épais! Pour le fort on devrait être des Vikings! »

Éric le rouge: « Moé j’veux être un pirate des neiges! »

Moi: « Les pirates c’est en bateau criss d’épais. »

Éric le rouge: « C’est où les Caraïbes? »

Moi: « Dans le coin de St-Philippe! »

Éric le rouge: « Ah oui y’a des pirates à St-Philippe! »

Moi: « Laisse faire câlisse! »

C’est peut-être pour ça que Éric le rouge, pirate de toutes les océans n’arrive jamais à bon port!

Nous étions Éric le rouge, Marco, Hélène, Nancé, Stéphanie avec un i, Racine, les frère Périard, Larocque et Jo Roussel (un gars de Schefferville). Nous étions contre les p’tits fils de la forêt à McKenzie, Brady, Burke, O’Donoghue, l’enfant de chienne, O’Sullivan, l’anglaise Sweeney (soupir) et d’autre « blokes » aux cheveux carottes!

Cette journée j’avais eu une illumination: mettre de la peinture à l’huile dans les balles de glace pour qu’elles éclatent en couleur sur les beaux manteaux de nos anglais préférés! Un genre de feu d’artifice version p’tit Canada!!! Mon père avait quelques vieux gallons de peinture qui traînaient dans la shed et moi j’avais des bras pour les voler!

Parenthèse dans le texte

(Il faut savoir que j’ai, avant cette journée, embrassé quelques fois la jolie anglaise Sweeney au grand malheur de O’Donoghue l’enfant de chienne. Oui j’ai traversé la ligne imaginaire qui nous séparait des « blokes » et laissez-moi vous dire que jamais je l’ai regretté!

Ses lèvres goûtaient surtout l’interdit! Vive l’Irlande. Je suis un paradoxe sur deux pattes, un amoureux de la femme avec un grand F! Fuck les guerres que je me disais inconsciemment. Vive les bouches aux milliers de saveurs!)

Bref, je vivais un histoire d’amour secrètement au détriment de ma gang, au détriment du nous! Cette journée-là, j’avais trouvé le courage de dire à ma gang de ne pas lancer de balle de glace à la belle Sweeney! Que Jaymie c’était ma blonde rousse! Les gars étaient d’accord pour dire que c’était une crisse de belle fille et j’étais d’accord avec eux. Hélène a fait du boudin, je dirais du boudin de grande qualité comme ces chefs de grands restaurants gastronomiques!

Le moment venu, Éric a été achalé l’un des fils à McKenzie comme il en est capable c’est à dire en « ostie toasté sur les deux bords » comme l’aurait dit Victor-Lévy Beaulieu!

Éric est revenu avec un oeil de raton laveur, du déjà vu pour lui, presque du quotidien! Les McKenzie frappaient fort comme des enclumes, je parle par expérience!Arrivent les Anglais… mon coeur bat à 100 mille à l’heure et celui de notre gang tout autant, nos coeurs battent à l’unisson, au même rythme infernal, au rythme de la vengeance et du chaos qui avance vers nous! Nous sommes pas gros dans nos culottes de neige! Jaymie suit sa gang en retrait.

One, two, three…

Des balles de glace éclatent en peinture sur leurs beaux manteaux de ski alpin de petits riches! La guerre a duré le temps de quelques balles de glace, a duré le temps que les Irlandais se rendent compte que leurs beaux manteaux étaient plein de peinture! Un genre de parade arc-en-ciel avant la parade gay. Ils et elles pleuraient tous de rage, d’incompréhension sauf Jaymie, personne l’avait atteint.

La misère venait de leur tomber dessus! Welcome aboard! O’Donoghue s’est dirigé vers moi en criant, mon poing de frog a cogné sur son nez qui a littéralement éclaté sous l’impact, du sang coulait à flot sur son manteau blanc comme la rivière du Nord de mon enfance au printemps!

La peinture à l’huile c’est bien difficile mais c’est bien plus beau que la peinture à l’eau!

Ils et elles ont été pleuré à leurs parents, les nôtres sont arrivés au fort en groupe!

Tout le monde est rentré dans leurs logis les oreilles molles. Mais avant de rentrer j’ai dit au chum de Francine la mère d’Eric, que lui n’avait rien à voi dans cette chicane, qu’il n’avait lancé aucune balle et la meute a dit la même chose à l’unisson! Éric le rouge m’a regardé comme rarement on m’a regardé par la suite! Un regard d’admiration comme parfois me donne mes enfants! Nous la meute étions conscients qu’il mangeait assez de claques de même, nous avons protégé l’un des nôtres! Nous avons appris le mot équipe ce jour-là! Merci La Guerre des tuques.

Et ce soir là dans le p’tit Canada, les frog’s avaient conquis leur p’tit Canada. Et ce soir là, du parc Baron jusqu’au bout de la rue Miekel en passant par le Parc Richelieu, si vous marchiez dans les rues de notre quartier, vous pouviez entendre un concerto de straps et de pleurs juste avant Les Beaux Dimanches à Radio-Canada sauf chez Éric le rouge, le pirate des neiges!

À nous!

À coup de bagosse

À coup de bagosse

Nous étions au temps des feuilles mortes! De l’autre côté de la rivière du Nord, il y a la forêt à McKenzie avec des arbres aux mille couleurs et leurs feuilles qui tombent partout jusqu’à l’hiver.

Homère Prud’homme était à l’automne de sa vie. Il est l’étranger dans un monde très étrange! Homère a tellement bu que dernièrement à l’hôpital, on lui a enlevé son trou de cul! Il se promène maintenant seul dans son 1 et demi avec un sac à marde sur le côté de son vieux corps. Il n’a jamais vu la beauté de la forêt McKenzie à l’automne, il est trop occupé à vider des caisses de Porter Champlain. Et quand il ne vide pas des caisses de Porter Champlain, il boit du vin chaud. Et quand il n’a plus de vin chaud, il y a la Bagosse à Prud’homme. Il faut mélanger des fruits avec de l’eau, du sucre et de la levure! Une recette qu’il a eu d’un Madelinot!

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Il boit pour mourir. Il veut mourir par noyade intérieure. Tellement boire qu’il veut se noyer par en dedans. Le chaos à coup de p’tite frette! Et chaque petite bière vide est une ode à la mort, à la douleur.

Homère Prud’homme est un métronome humain. Il boit au même rythme depuis les 50 dernières années! Il aurait pu, avec toutes ses caisses de 24, rebâtir Rome au complet! Ce n’est pas une mince affaire et comme dirait Jean Perron l’ancien coach du Canadien de Montréal, gagnant d’une coupe Stanley: « Quoi qu’on en dise, Rome ne s’est pas construit en plein jour! » C’est peut-être pour ça qu’Homère était un wézo de nuit!

Malgré le temps qui passe, Homère ira au dépanneur Guibeault au coin de la rue Filion avant le coucher du soleil. Malgré la vie qui le dépasse depuis les 50 dernières années, Homère est devenu vampire avec le temps. Il ne sort de chez lui que la nuit et se cache dans son taudis à l’aube. Il s’est vampirisé lui-même! Il n’est pas fou, au contraire. Il reçoit des cartes de Noël de la part de Champlain pour services rendus!

Il transporte ses caisses de bière vides à pied ou demande l’aide d’un petit garçon, futur Barbu de ville. Il paye le petit garçon à coup de deux trente sous la shot! À l’époque dans le petit Canada le 25 cennes n’existait pas!

Et quand le dépanneur Guilbeault était fermé après 21h, le bonhomme Prud’homme sortait un 2 piasses en papier pour que le petit garçon aille chercher avec son bécycle au siège banane une caisse de 12 au dépanneur Perrette à l’autre boutte de la rue principale pour ainsi réussir à t’nir sa nuitte de wézo de nuit!

Avec ce beau deux piasses en papier, je m’achetais des bonbons mélangés que M. Guilbeault mettait dans un beau sac brun. Des lunes de miel à 5 cennes, des framboises à 1 cenne, des bonnes petites « négresses » à 5 cennes, des lèvres rouges toujours trop fortes à 5 cennes, un chip Dulac à 75 cennes. C’était le bonheur parfait et s’il en existe un il réside dans les pot Masson du dépanneur Guilbeault!

Le petit garçon aimait bien le bonhomme Prud’homme au « brandy nose » car l’homme qui boit ne voulait jamais jouer avec ses fesses. Lui Homère tapotait le cul de ses bières. Il n’avait plus foi en la vie depuis une vie. D’ailleurs son foie était à ses derniers mille…au début de l’hiver 87, il allait mourir. Il a vu son club de hockey, son club, la seule chose qui lui apportait un certain bonheur mis à part la bière, il a vu ses glorieux, son bleu blanc rouge remporter la coupe en 86 avec son capitaine, l’ultime capitaine Bob Gainey avec la coupe au bout de ses bras. Un jeune Casseau fabriquer sa légende, son mythe à coup de pads bruns! Je sais, j’étais là avec lui!

Qu’il soit écrit dans le Grand livre de la vie que j’ai bu ma première bière pendant la série finale du Canadien contre les Flames en 86 à l’âge de 13ans! La coupe de 86 a le goût de la Porter Champlain! Homère aimait ma culture du hockey, ma passion pour la game! Et moi je l’écoutais comme un enfant me parler de Morenz, Moore, Lach, le dieu Maurice Richard, celui qui nous a montré que nous n’étions pas seulement que des frogs, le capitaine Béliveau, les jointures de John Ferguson, le masque de Plante, les épaules de Butch Bouchard, tout ça dans une poésie inégalée!

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Un soir de coupe Stanley, un soir de 23 ième coupe Stanley de notre club, un soir qui appartient entièrement à « Casseau » Patrick Roy, l’homme qui parlait à ses poteaux! Un soir de grande douleur, de grande vérité et de grande joie! Un soir où les ouaouarons sur le bord de la rivière du Nord chantaient au rythme des criquets! En ligne avec le ciel rempli d’étoiles un soir de grande déchirure!Homère: « Un jour tu vas écrire mon histoire Patrick! J’aimerais que tu leur dise que je n’ai pas fait juste boire dans ma vie! J’suis pas juste un alcoolique. Je suis pas juste un trimpe, un soûlon!

Homère aura été la première personne qui aura vu mes textes. Oui, à 13 ans j’écrivais déjà!

Voici pourquoi Homère Prud’homme était un alcoolique au dernier degré! J’ai dans ma mémoire de barbu toute l’histoire depuis longtemps. Entre deux Porter Champlain, Homère du haut de ses 80 ans m’a tout raconté!

En 1936, quelque part à Lachute aux abords de la rivière du Nord, le docteur Prud’homme profite de la fin de journée pour fumer un bon cigare et boire une p’tite Boswell! Il n’est pas souvent chez eux à cause du travail! Et quand il est là c’est comme s’il était ailleurs.

Un soir pas comme les autres, un soir qui vous marque à vie, un soir qu’on dirait que la terre a réellement arrêté de tourner du moins dans le sens du monde, ce vendredi soir-là en rentrant à la maison, Monsieur Homère Prud’homme est rentré dans la maison familiale comme d’habitude, dans son nid douillet, celui de sa femme Ginette et de sa fille petit bébé Amandine! Amandine aux joues rouge, au rire franc, un enfant de deux ans aux allures de Shirley Temple, aux yeux bleu perçants, aux cheveux blonds platine bouclés à l’infini.

Sa gazette n’était pas comme d’habitude sur l’accotoir de son sofa préféré ni ses pantoufles ni sa pipe! La femme de la maison n’était pas dans la cuisine à faire le métier pour lequel elle était née. L’odeur du bon manger chaud n’envahissait pas la pièce! Ce soir là, l’apocalypse avait son nid chez les Prud’homme, elle avait fait son nid dans les belles apparences!

Homère a marché jusqu’à la chambre de bain d’en bas. Il a déposé ses yeux vers le bain et à cet instant il n’y avait plus de plafond, plus de plancher. C’est comme si la maison tournait autour de lui. Il était étourdi! Il aurait pu avoir les cavaliers de l’Apocalypse devant lui et n’aurait pas été plus apeuré.

Amandine, la fille d’Homère est dans le fond du bain. Elle dort pour l’éternité. Homère vient de mourir aussi mais pas cliniquement. Son coeur bat toujours mais c’est une question de mécanique car le bout du coeur qui touche à l’âme lui a éclaté en mille morceaux! Il y a dans la salle de bain Amandine morte et l’âme d’Homère un peu partout sur le plancher!

Ici en tout respect pour le vieux docteur, je vais vous retranscrire ce que j’ai entendu de plus beau et de plus triste dans ma chienne de vie!

Homère: « Ça fait 50 ans aujourd’hui que ma belle Amandine est morte. Cinquante ans pis c’est comme si c’était hier, comme si c’était cet après-midi! J’ai sorti Amandine du bain avec mes deux mains. »

Il me dit ça en me fixant dans les yeux! Comment pourrais-je oublier ce regard?

Homère: « Je me suis assis en indien à terre pis je l’ai bercée. Je l’ai embrassée tendrement pis je me suis excusé de pas être arrivé à temps. Je l’aurais bercée encore aujourd’hui. »

Il pleure doucement avec un cri silencieux dans la gorge. Je débouche une autre Porter Champlain pour lui et une autre pour moi.

Il a bercé sa fille un certain temps mais ne pouvait pas me dire le temps exact car il avait perdu toute notion. Il a par la suite marché vers sa chambre en haut et là, habillée dans sa robe de mariée était pendue au bout d’une corde, accrochée au cadre de porte de chambre, sa femme. Il l’a décrochée de ses mains et l’a déposée dans son lit! Elle est devenue la mariée cadavérique du mardi à jamais dans la mémoire parfaite d’Homère!

Le docteur me disait qu’il buvait jour et nuit depuis cette journée, qu’il était incapable de supporter d’être à jeun! Qu’il voulait mourir à petit feu, qu’il voulait souffrir le plus possible, que pour lui c’était son cheval de bataille, son requiem!

Il a gardé chaque bouchon de bière qu’il a bue depuis ce jour, chaque bouchon. Un vrai métronome ce Homère! Il les gardait pour se rappeler et pour ne pas oublier! Et puis un matin de janvier 87, le docteur Prud’homme est mort dans son sommeil! Il est parti rejoindre sa femme et Amandine dans un monde meilleur qu’on dit. Le propriétaire a découvert le bonhomme deux jours plus tard car ça commençait à sentir dans son logis d’en haut! Tout le méchant était finalement sorti du corps d’Homère!

Pour le fin mot de l’histoire, la femme d’Homère avait écrit une lettre d’adieu mais j’ai décidé de laisser ses mots dans les souvenirs du docteur!

J’ai compris que les bouchons de bière alignés un en arrière de l’autre c’est le chemin qui le séparait de sa petite famille. C’est d’une beauté ridicule, d’une poésie sans fin!

Et pour une fois le bon Dieu a fait une exception. Aux portes du paradis la belle Amandine attendait son papa dans sa robe blanche et à ce moment précis s’est donné le plus beau câlin dans l’histoire de l’infini!

À monsieur Homère Prud’homme.