Publié dans Chronique, Histoire, Lachute, Lutte, Nouvelle littéraire

Fanfan Dédé ou Géant Ferré

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C’était la Belle Époque comme on dit! C’était en 1978, j’avais 5 ans! J’habitais avec le yâble. Un jour je vais écrire un livre sur cet homme qu’est mon père! Un jour je trouverai la force d’écrire sur cet homme qui me fait encore pleurer de rage même si ça fait environ 20 ans que je l’ai pas vu. Il habite toujours dans le Bronx à Lachute. Il n’a jamais vu mes enfants et jamais il les verra!!! Laissez-moi vous raconter le seul et unique beau souvenir que j’ai de cet homme.


Nous sommes en juillet 78, la ville de Lachute est en effervescence. Lachute Number roule à plein régime, Thunder Craft est au début d’une belle histoire et l’usine à papier Price Wilson roule à un train d’enfer. Le Steinberg dans le centre d’achat fait des ventes record. On ne fait pas notre épicerie à Lachute mais on fait notre Steinberg!!! Le Rossy est à deux étages, rien de trop beau pour la classe ouvrière Lachutoise. L’été, nous avons un méga festival qui attire des foules démentielles au parc Richelieu qui s’appelle « La grande virée » et nous avons les meilleurs lutteurs du Canada qui croisent le fer à l’extérieur au parc Richelieu. Les meilleurs lutteurs du Canada venaient deux soirs de suite sold-out comme on dit, en plein cœur de la Foire agricole voler le show carrément.


En juillet 78, l’attraction principale était le Géant Ferré où si vous aimez mieux André the Giant. Il avait des comptes à régler avec le spécialiste des »blade jobs » Abdullah the Butcher. Deux soirs en ligne contre le lutteur le plus salaud que la terre a jamais porté! Moi j’aimais le Géant Ferré d’amour et d’admiration. J’ai commencé à regarder la lutte à cause de lui et j’ai jamais arrêté. À 44 ans, j’aime autant ça qu’au début et maintenant mon fils est mon partenaire de lutte.
Donc ce soir là, je pars à pied avec mon père déjà saoul. Du bloc 36 au parc Richelieu on parle d’une marche d’au moins 8 km, c’est du stock pour un petit bonhomme de 5 ans et un gars chaud comme un rubber! 

À mi-chemin mon père alcoolique me demande:
Papa: « Tu veux tu voir Fanfan Dédé au County Fair ou le Géant Ferré au parc Richelieu? C’est toé qui décide morveux! Hein? Décide! »
Futur barbu de ville: « Le Géant Ferré. Ferré Pa’, Ferré! »
À ce moment précis, Fanfan Dédé est parti au plus profond de mes souvenirs sans jamais revenir.
Papa: OK! On arrête au Perrette, j’ai soif pis on continue!


Chemin faisant, le bonhomme décide de me prendre sur ses épaules avec une grosse quille dans les mains. Mauvaise décision. Nous avons planté les trois sur l’asphalte direct sur la Principale, la Main comme on dit, en face de l’ancien cinéma! Le bonhomme fendu dans le front, moi qui pleure ma vie et le plus important, la grosse quille éclatée en mille morceaux sur l’asphalte. Le premier réflexe de mon papa c’est pas de venir me voir, c’est de voir s’il reste de la broue dans la maudite quille cassée!!! Mon père était trop fâché pour que je lui dise que j’avais deux doigts enflés. J’ai fermé ma yeule et gardé ça pour moi! Enfin, nous sommes arrivés les trois au parc Richelieu de mon enfance, mon père saignant comme un cochon, moi deux doigts foulés et une belle quille neuve!


Je ne pouvais pas être assis plus près du ring. Mon bonhomme était parti se pogner une autre quille. Sa chaise était vide. Elle est restée vide jusqu’à la fin de la soirée. La soirée fut magique! J’ai vu Gilles »The Fish » Poisson et sa prise de l’Ours, les Frères Leduc « un tabarnak de team » (clin d’œil ici au duo TDT, le meilleur tag team Québécois en 2017). J’ai vu aussi Tarzan « La Bottine » Tyler et ses cheveux« bleachés », l’ineffable Eddy « The Brain » Creatchman, un jeune Dino Bravo et un paquet d’autres…


Il est 22h10… Un homme saoul mort dort à coté de moi à terre. La grande finale est annoncée au micro! Je m’en souviens encore comme si c’était hier! Mon père lui s’en souvient pas de notre plus beau moment commun! La foule est fébrile, hystérique, un je ne sais quoi est dans l’air de Lachute! J’ai plein de frissons qui parcourent mon corps. Je vois Abdullah « The Butcher » qui marche vers le ring avec son gérant, l’inimitable Eddy Creatchman qui disait: « Vous avez tout’ peur de mon gros Noir du Soudan! » La foule lançait de la bière sur Eddy et Abdullah. C’était à l’époque un métier beaucoup plus dur qu’aujourd’hui. Les poubelles revolaient partout à un rythme soutenu puis l’annonceur maison présente l’attraction de la soirée! Mes yeux sont gros comme des trente sous, j’ai de la misère à respirer! On pouvait entendre une mouche voler! Je voulais dire papillon mais les papillons ne se rendent pas chez nous. Je réveille mon père pour le combat final.


L’écume sur le bord de la bouche, André s’assit sur sa chaise et attend le Géant comme moi. Il me regarde et me dit: « Merci mon gars! » et me passe la main dans les cheveux. En écrivant ces mots je pleure doucement, seul devant mon laptop. Au parc Richelieu il y a un mélange d’odeurs; de cigare, de cigarette, d’alcool, de barbe à papa, de réglisse rouge.
La foule se tait. La foule retient son souffle…


Annonceur: « Et dans le coin rrrrrrrrrrrrrrouge, mesurant 7 pieds et 4 pouces, pesant 425 lbs et venant directement de Paris, France…. le seul, l’unique, le légendaire, le mythique Géant Ferré!!!!!!!!!!!!!!!
Un faisceau de lumière nous aveugle, mon père me tient par les épaules. J’aperçois à travers la fumée une grosse tête frisée qui arrive du faisceau lumineux comme une révélation. C’est lui! Je vous le jure!
Il est gigantesque comme s’il était dans le monde de Tom Pouce! Il porte ses belles bottes bleu de lutteur. Il donne la main aux gens autour du ring. Je lui montre ma main et il frappe dedans. Il frappe dans ma main. Il a frappé dans ma main! Ma main à moi! Il semble dans une forme splendide encore capable de donner un bon show! Ce fut un »bucket blood match » comme dans les années 70! Ça tombe bien, on était en 78! À grands coups de chaises, de crayons, de chaînes! Les gars avaient tout laissé dans le ring devant la foule de 5000 personnes. Il y avait du sang partout. J’en ai reçu aussi, celui de qui je ne pourrais pas dire, mais dans mon souvenir il goûtait salé!


La soirée de lutte est finie et les vieux parlent du combat revanche de demain. Ferré a perdu ce soir à cause de Creatchman! On attend encore plus de monde demain à ce qu’on dit. La rumeur va bon train, Ferré aura un lutteur avec lui dans le coin pour surveiller l’enfant d’chienne de Creatchman!
Mon père a une idée dans la tête… Aller prendre de la broue à l’hôtel Legault car Ferré a réservé une table pour ce soir! Moi, mon père et une autre quille on marche un 4 km pour aller à l’hôtel Legault. Je ne peux pas rentrer en avant mais je peux rester en arrière avec le « cook » pis le laveur de vaisselle. Mon père avait à l’époque un billet de saison à l’hôtel Legault!
Puis vers minuit et quart, la porte s’ouvre! Un faisceau lumineux m’aveugle à travers la fumée et j’aperçois une grosse tête frisée comme une révélation… je vous le jure!


Il est là mais n’a plus ses belles bottes bleu de lutteur et se penche vers moi:
Ferré: « Bonjour petit Patrick! »
Hein? Il connaît mon nom? Mon nom à moi! Moi! Il a une voix gargantuesque. Je me lève et court vers lui en pleurant. J’arrive en bas de ses genoux et m’accroche à lui comme la misère su’l pauvre monde!!! Il me prend avec ses deux grosses mains de géant et me lève à la hauteur de ses yeux.


Ferré: « Mon garçon veux-tu embarquer sur mes épaules? »
Petit Patrick, futur Barbu: « Mets-en! »
Il me prend d’un bras et me dépose sur ses épaules. Je suis maintenant un géant moi aussi. Il ouvre la porte vers la salle principale. Les gens parlent fort, la boucane se promène de table en table. La vie est belle, ça rit, ça chante et puis soudain, de sa voix gargantuesque, Ferré fait une annonce. J’ai encore dans ma tête sa voix, encore dans mon cœur sa voix!
Ferré: « OYEZ! OYEZ! GENS DE LACHUTE! J’AI ICI MON AMI PATRICK! BONNE MAIN D’APPLAUDISSEMENT POUR MON AMI! J’AI VOYAGÉ PARTOUT DANS LE MONDE ET PATRICK EST MON PLUS GRAND PARTISAN. AUBERGISTE! APPORTE UN GRAND VERRE DE LAIT À MON AMI! »


Et quand il a fini de parler, je fais un double biceps et fais un signe comme si j’étais le champion du monde!!! Les gens dans l’hôtel pouffent de rire en même temps! Un rire immense! Ferré me regarde et me demande pourquoi ils rient et je lui dis que j’ai fais un double biceps et un signe pour montrer ma ceinture de champion!!! À son tour il rit, un rire gargantuesque qui aurait pu faire trembler la planète au complet. Je lui donne un bisou sur le côté de l’oreille et j’entends les femmes dans place à l’unisson faire: « Ohhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh! »


Ferré: « As-tu peur sur mes épaules? »
Moi: « Non pantoute! À moins que The Butcher nous aurait foncé dessus, là j’aurais eu peur vrai!
Ferré éclate de rire. Il s’étouffe de rire!
Ferré: « Toi, tu es spécial mon petit garçon! »


Il m’assoit sur ses genoux de géant et j’ai bu le nombre de verres de lait que j’ai voulu! J’entends encore aujourd’hui son rire dans ma tête, dans mon cœur! Je suis resté assis jusqu’à 3 heures du matin sur ses genoux. J’ai pas bougé d’un pouce même pas un pouce fort!
Quand ce fut le temps de partir, j’ai demandé à Ferré pourquoi il n’avait pas de ceinture de champion du monde?


Ferré: « Garçon, quand tu es le plus fort au monde, quand tu es le meilleur au monde, tu n’as pas besoin de ceinture. Et toi non plus tu n’as pas besoin de ceinture tu sais. Je regarde ton papa et je sais que la vie est pas si facile. Tu as réussi deux fois ce soir à me voler le show et personne me vole le show garçon, personne! Tu as le charisme en toi, tu es spécial et moi dans mon gros cœur de géant, je sais que tu seras un grand homme un jour, un homme bon!

Message au Géant Ferré dans le texte:
Mon ami le Géant, je m’applique à être un homme bon à chaque jour. Je suis un grand homme car je suis un bon papa. Mon fils a vu ton combat contre Hulk Hogan sur YouTube! Il t’aime aussi!


Malgré la vie, malgré la mort, malgré l’évolution, malgré le temps qui passe, je suis encore ton plus grand partisan. Je me battrais maintenant à tes côtés contre Abdullah et je jure devant Dieu que je n’aurais pas peur! Je le prendrais pour toi le »blade job ».
J’aimerais une dernière fois embarquer sur tes épaules pour te faire la bise sur le côté de ta grosse tête frisée.


P.s
Merci pour les six verres de lait et la glace pour mes deux doigts.


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À coup de bagosse

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Nous étions au temps des feuilles mortes! De l’autre côté de la rivière du Nord, il y a la forêt à McKenzie avec des arbres aux mille couleurs et leurs feuilles qui tombent partout jusqu’à l’hiver.

Homère Prud’homme était à l’automne de sa vie. Il est l’étranger dans un monde très étrange! Homère a tellement bu que dernièrement à l’hôpital, on lui a enlevé son trou de cul! Il se promène maintenant seul dans son 1 et demi avec un sac à marde sur le côté de son vieux corps. Il n’a jamais vu la beauté de la forêt McKenzie à l’automne, il est trop occupé à vider des caisses de Porter Champlain. Et quand il ne vide pas des caisses de Porter Champlain, il boit du vin chaud. Et quand il n’a plus de vin chaud, il y a la Bagosse à Prud’homme. Il faut mélanger des fruits avec de l’eau, du sucre et de la levure! Une recette qu’il a eu d’un Madelinot!

Il boit pour mourir. Il veut mourir par noyade intérieure. Tellement boire qu’il veut se noyer par en dedans. Le chaos à coup de p’tite frette! Et chaque petite bière vide est une ode à la mort, à la douleur.

Homère Prud’homme est un métronome humain. Il boit au même rythme depuis les 50 dernières années! Il aurait pu, avec toutes ses caisses de 24, rebâtir Rome au complet! Ce n’est pas une mince affaire et comme dirait Jean Perron l’ancien coach du Canadien de Montréal, gagnant d’une coupe Stanley: « Quoi qu’on en dise, Rome ne s’est pas construit en plein jour! » C’est peut-être pour ça qu’Homère était un wézo de nuit!

Malgré le temps qui passe, Homère ira au dépanneur Guibeault au coin de la rue Filion avant le coucher du soleil. Malgré la vie qui le dépasse depuis les 50 dernières années, Homère est devenu vampire avec le temps. Il ne sort de chez lui que la nuit et se cache dans son taudis à l’aube. Il s’est vampirisé lui-même! Il n’est pas fou, au contraire. Il reçoit des cartes de Noël de la part de Champlain pour services rendus!

Il transporte ses caisses de bière vides à pied ou demande l’aide d’un petit garçon, futur Barbu de ville. Il paye le petit garçon à coup de deux trente sous la shot! À l’époque dans le petit Canada le 25 cennes n’existait pas!

Et quand le dépanneur Guilbeault était fermé après 21h, le bonhomme Prud’homme sortait un 2 piasses en papier pour que le petit garçon aille chercher avec son bécycle au siège banane une caisse de 12 au dépanneur Perrette à l’autre boutte de la rue principale pour ainsi réussir à t’nir sa nuitte de wézo de nuit!

Avec ce beau deux piasses en papier, je m’achetais des bonbons mélangés que M. Guilbeault mettait dans un beau sac brun. Des lunes de miel à 5 cennes, des framboises à 1 cenne, des bonnes petites « négresses » à 5 cennes, des lèvres rouges toujours trop fortes à 5 cennes, un chip Dulac à 75 cennes. C’était le bonheur parfait et s’il en existe un il réside dans les pot Masson du dépanneur Guilbeault!

Le petit garçon aimait bien le bonhomme Prud’homme au « brandy nose » car l’homme qui boit ne voulait jamais jouer avec ses fesses. Lui Homère tapotait le cul de ses bières. Il n’avait plus foi en la vie depuis une vie. D’ailleurs son foie était à ses derniers mille…au début de l’hiver 87, il allait mourir. Il a vu son club de hockey, son club, la seule chose qui lui apportait un certain bonheur mis à part la bière, il a vu ses glorieux, son bleu blanc rouge remporter la coupe en 86 avec son capitaine, l’ultime capitaine Bob Gainey avec la coupe au bout de ses bras. Un jeune Casseau fabriquer sa légende, son mythe à coup de pads bruns! Je sais, j’étais là avec lui!

Qu’il soit écrit dans le Grand livre de la vie que j’ai bu ma première bière pendant la série finale du Canadien contre les Flames en 86 à l’âge de 13ans! La coupe de 86 a le goût de la Porter Champlain! Homère aimait ma culture du hockey, ma passion pour la game! Et moi je l’écoutais comme un enfant me parler de Morenz, Moore, Lach, le dieu Maurice Richard, celui qui nous a montré que nous n’étions pas seulement que des frogs, le capitaine Béliveau, les jointures de John Ferguson, le masque de Plante, les épaules de Butch Bouchard, tout ça dans une poésie inégalée!

Un soir de coupe Stanley, un soir de 23 ième coupe Stanley de notre club, un soir qui appartient entièrement à « Casseau » Patrick Roy, l’homme qui parlait à ses poteaux! Un soir de grande douleur, de grande vérité et de grande joie! Un soir où les ouaouarons sur le bord de la rivière du Nord chantaient au rythme des criquets! En ligne avec le ciel rempli d’étoiles un soir de grande déchirure!Homère: « Un jour tu vas écrire mon histoire Patrick! J’aimerais que tu leur dise que je n’ai pas fait juste boire dans ma vie! J’suis pas juste un alcoolique. Je suis pas juste un trimpe, un soûlon!

Homère aura été la première personne qui aura vu mes textes. Oui, à 13 ans j’écrivais déjà!

Voici pourquoi Homère Prud’homme était un alcoolique au dernier degré! J’ai dans ma mémoire de barbu toute l’histoire depuis longtemps. Entre deux Porter Champlain, Homère du haut de ses 80 ans m’a tout raconté!

En 1936, quelque part à Lachute aux abords de la rivière du Nord, le docteur Prud’homme profite de la fin de journée pour fumer un bon cigare et boire une p’tite Boswell! Il n’est pas souvent chez eux à cause du travail! Et quand il est là c’est comme s’il était ailleurs.

Un soir pas comme les autres, un soir qui vous marque à vie, un soir qu’on dirait que la terre a réellement arrêté de tourner du moins dans le sens du monde, ce vendredi soir-là en rentrant à la maison, Monsieur Homère Prud’homme est rentré dans la maison familiale comme d’habitude, dans son nid douillet, celui de sa femme Ginette et de sa fille petit bébé Amandine! Amandine aux joues rouge, au rire franc, un enfant de deux ans aux allures de Shirley Temple, aux yeux bleu perçants, aux cheveux blonds platine bouclés à l’infini.

Sa gazette n’était pas comme d’habitude sur l’accotoir de son sofa préféré ni ses pantoufles ni sa pipe! La femme de la maison n’était pas dans la cuisine à faire le métier pour lequel elle était née. L’odeur du bon manger chaud n’envahissait pas la pièce! Ce soir là, l’apocalypse avait son nid chez les Prud’homme, elle avait fait son nid dans les belles apparences!

Homère a marché jusqu’à la chambre de bain d’en bas. Il a déposé ses yeux vers le bain et à cet instant il n’y avait plus de plafond, plus de plancher. C’est comme si la maison tournait autour de lui. Il était étourdi! Il aurait pu avoir les cavaliers de l’Apocalypse devant lui et n’aurait pas été plus apeuré.

Amandine, la fille d’Homère est dans le fond du bain. Elle dort pour l’éternité. Homère vient de mourir aussi mais pas cliniquement. Son coeur bat toujours mais c’est une question de mécanique car le bout du coeur qui touche à l’âme lui a éclaté en mille morceaux! Il y a dans la salle de bain Amandine morte et l’âme d’Homère un peu partout sur le plancher!

Ici en tout respect pour le vieux docteur, je vais vous retranscrire ce que j’ai entendu de plus beau et de plus triste dans ma chienne de vie!

Homère: « Ça fait 50 ans aujourd’hui que ma belle Amandine est morte. Cinquante ans pis c’est comme si c’était hier, comme si c’était cet après-midi! J’ai sorti Amandine du bain avec mes deux mains. »

Il me dit ça en me fixant dans les yeux! Comment pourrais-je oublier ce regard?

Homère: « Je me suis assis en indien à terre pis je l’ai bercée. Je l’ai embrassée tendrement pis je me suis excusé de pas être arrivé à temps. Je l’aurais bercée encore aujourd’hui. »

Il pleure doucement avec un cri silencieux dans la gorge. Je débouche une autre Porter Champlain pour lui et une autre pour moi.

Il a bercé sa fille un certain temps mais ne pouvait pas me dire le temps exact car il avait perdu toute notion. Il a par la suite marché vers sa chambre en haut et là, habillée dans sa robe de mariée était pendue au bout d’une corde, accrochée au cadre de porte de chambre, sa femme. Il l’a décrochée de ses mains et l’a déposée dans son lit! Elle est devenue la mariée cadavérique du mardi à jamais dans la mémoire parfaite d’Homère!

Le docteur me disait qu’il buvait jour et nuit depuis cette journée, qu’il était incapable de supporter d’être à jeun! Qu’il voulait mourir à petit feu, qu’il voulait souffrir le plus possible, que pour lui c’était son cheval de bataille, son requiem!

Il a gardé chaque bouchon de bière qu’il a bue depuis ce jour, chaque bouchon. Un vrai métronome ce Homère! Il les gardait pour se rappeler et pour ne pas oublier! Et puis un matin de janvier 87, le docteur Prud’homme est mort dans son sommeil! Il est parti rejoindre sa femme et Amandine dans un monde meilleur qu’on dit. Le propriétaire a découvert le bonhomme deux jours plus tard car ça commençait à sentir dans son logis d’en haut! Tout le méchant était finalement sorti du corps d’Homère!

Pour le fin mot de l’histoire, la femme d’Homère avait écrit une lettre d’adieu mais j’ai décidé de laisser ses mots dans les souvenirs du docteur!

J’ai compris que les bouchons de bière alignés un en arrière de l’autre c’est le chemin qui le séparait de sa petite famille. C’est d’une beauté ridicule, d’une poésie sans fin!

Et pour une fois le bon Dieu a fait une exception. Aux portes du paradis la belle Amandine attendait son papa dans sa robe blanche et à ce moment précis s’est donné le plus beau câlin dans l’histoire de l’infini!

À monsieur Homère Prud’homme.


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