Éric sous une roche

Éric sous une roche

Jeudi 28 mars 2019

Yves Deschamps est un humain d’exception! Le genre que tu croises une fois dans ta vie. Si la planète était gérée par Yves, je crois sincèrement que tous les humains pourraient naître égaux! Je suis fière de dire qu’Yves est un ami personnel. 

Ce soir-là, Yves avait stationné son auto au CHSLD de St-Jérôme. Son ami de toujours, Eric Levasseur, était rendu à la presque fin de sa vie à seulement 47 ans. Ou si vous aimez mieux, son chum Éric était à seulement 47 ans dans un mouroir.

Éric était maintenant incapable de parler, de bouger les jambes ou les bras, incapable de se nourrir ou d’aller chier en paix, incapable de baiser. Il se faisait gaver à même un tuyau dans la gorge et il avait un sac sur le côté pour les numéros 2 mais il avait toute sa tête. Il avait une maladie dégénérative rare du type Lou Gehrig.

Il pouvait encore bouger un peu ses gros doigts de pogo pour écrire sur sa tablette.

La vie avait perdu toute son sens, sa raison d’être. Parfois la vie peut être incompréhensible et intraitable! Un gars de 47 ans monoparental avec trois enfants sur les bras qui a une maladie dégénérative c’est pire que toute les cauchemars inimaginables. Éric avait demandé l’aide à mourir! 

Ce soir-là c’était la veille du grand départ! Celui du grand voyage! Celui de l’unique vérité dans ce bas monde, celui de la seule vraie justice peu importe t’es qui! 

Yves est arrivé dans la jolie chambre paisible d’Éric avec sa caisse de bière et un seau. Oui, un seau car son chum Éric ne peut boire de la bière mais il peut la cracher! C’est ce qu’on appelle un vrai chum. Tu peux pas la boire Big mais tu vas au moins la goûter dans ta bouche avant de la cracher.

La première période débutait. Il a ouvert une Blanche du Paradis, la magnifique bière du Dieu du ciel! Il a pris le temps de la verser dans un verre comme s’il célébrait la vie, le bonheur de regarder une dernière game du Canadien avec son chum. Il a versé doucement dans la bouche d’Éric un peu de Blanche du Paradis. Il a mis le seau à la hauteur de la bouche de son chum qui l’a regardé avec un sourire la bouche tout grande ouverte! Il avait bu la gorgée de bière. Qu’il soit écrit dans ce texte que Yves Deschamps a fait boire un homme au ¾ mort! Il a finalement bu la bière au complet. Il était complètement saoul après une bière, il avait oublié sa maladie, sa mort! Il avait un beau gros sourire niais dans la face. Et pendant ce temps-là tout était normal, le Canadien perdait 4-0 après 2 périodes de jeu!

Et pendant l’entracte, il a dit à Yves que demain lui, il verrait les vrais fantômes du Forum et qu’il pousserait fort sur eux pour une autre coupe Stanley! Obligé d’admettre que le message s’est pas encore rendu dans le vestiaire des Glorieux. Les fantômes ont sous-estimé l’effet Julien.

La troisième a commencé pis les gars était chaudailles avancés! Columbus est sans pitié même si un pauvre yâble regarde la dernière partie de sa vie! Éric était très serein avec son choix de mourir. Il était très serein avec la mort. Il a même aidé son chum Yves à apprivoiser la mort tranquillement. Il sait que demain la Grande Faucheuse va venir le chercher. Il a accepté sa propre fin au-delà de ses enfants. C’est d’une puissance et d’une sérénité que même Bouddha jalouserait. La game est terminée, 6-2 pour Columbus contre Montréal.  


L’après-dernier match

Éric est assis dans son lit, il est complètement saoul et heureux! Il envoie la main à son fidèle chum Yves qui allait le voir aux deux jours au CHSLD.

Des larmes coulent sur les joues de Yves qui sourit et lui dit : « Bonne ride mon vieux, je t’oublierai jamais. Garde-moé une frette pour le jour que j’vais arriver en haut! »

Yves l’a salué comme on salue le capitaine d’un bateau. Éric lui a fait le signe du pouce universel! Voilà. Maintenant Éric est seul dans sa chambre avec lui-même et la mort au bout de son lit. 

Le lendemain…

Éric était seul avec le docteur et une infirmière pour recevoir l’euthanasie! Il ne voulait que personne de son entourage le voit mourir. L’autre bord de la porte dans le corridor, il y a son meilleur chum Yves qui attend le dernier souffle. Il ne sait pas qu’Yves est là! 

La première seringue l’endort comme la princesse au bois dormant! Il n’a pas eu besoin de Morphée pour s’endormir. Le maître du temps n’avait pu aucun contrôle sur lui. Il dormait paisiblement.

La deuxième seringue attaque son coeur, lui donne un bon coup.

La troisième seringue… c’est la mort. Il est 13h15 le 29 mars 2019.

Éric est debout devant la grande porte, celle qui s’ouvre après notre dernier souffle!

Il a retrouvé l’usage de tous ses membres. Il regarde en bas une dernière fois vers ses trois enfants, un frisson parcourt son âme. La porte s’ouvre, il salue son chum en bas comme le font les capitaines de bateau et court par pur plaisir vers la lumière.

Les Sentiers, cimetière naturel à Prévost

Sous une roche le 13 avril 2019 repose en paix à même la nature les vieux os d’Éric Levasseur qui n’avait que 47 ans. Il travaillait au Centre Jeunesse des Laurentides. Il aimait la nature.

Samedi 28 mars 2020

Yves va accompagner les trois enfants d’Éric Levasseur pour une partie au Centre Bell contre les Islanders de New York. Éric n’a jamais amené ses enfants au Centre Bell faute d’argent d’un père monoparental! Yves lui avait promis de les amener. Comme Yves est un vrai chum, il va tenir promesse et en plus, un an jour pour jour après leur dernière soirée de boys! 

J’suis persuadé que ce soir-là, Éric va travailler fort auprès des fantômes du Forum.

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Aux 3 puces

En plein coeur du célèbre Marché aux Puces de Lachute sur la côte de sable, il y avait un bar de danseuses qu’on nommait Aux 3 Puces! Les plus vieilles danseuses de Montréal venaient finir leur carrière dans le comté ou mourir. 

Je vous jure qu’aucune danseuse du 3 Puces était à finir son université! La seule école possible pour elles était la plus difficile, celle de la vie. J’ai moi-même de mémoire été Aux 3 Puces quelquefois.

 Il y avait des miroirs partout dans bâtisse. Au plafond, sur les murs, en arrière du poteau des princesses faciles même qu’il y avait des miroirs d’in toilettes pour sniffer de la poud’. Des miroirs partout tant et tellement que je croyais être dans un château de verre. Autant de miroirs et pourtant tout le monde regardait à terre. Pour bin faire on aurait eu d’besoin de miroirs en forme de plancher aussi.  

Chaque fille a son tapis et son background de misère. La dope était nécessaire pour les filles du 3 Puces. C’était une question de survie! Ce qui m’avait frappé la première fois que je suis rentré là c’est l’odeur. Un mélange de mort, d’alcool et de cul! Nous étions ensemble à regarder des filles survivre avec leur cul. C’est poétique mais dans la réalité c’est crasse.

La première fois que j’ai rentré là, étrangement, je ne pensais qu’à mon père! Lui qui avait passé d’innombrables heures ici et honnêtement je comprenais pas pourquoi!  Il y a très longtemps, tellement longtemps que les Expos de Montréal venaient dans ma ville avec leur caravane d’hiver, leurs tuques à pompon et Youppi. 

Il y a très longtemps… C’est presque dans une autre vie! Quand je le raconte c’est comme si je parlais de quelqu’un d’autre. Dédé était en forme cette journée-là. C’est comme s’il avait eu une révélation divine des seins des 3 Puces! Il était chaudaille déjà quand il est parti dépenser le dernier 50 piasses de la famille. Un chèque d’allocation familiale pour être plus précis. Je m’en rappelle très bien. C’est encore frais dans ma mémoire, surtout les pleurs de ma mère, les pleurs de rage, de maudire sa vie avec Dédé.

Dédé donnait un sens au mot chaos. Le frigidaire sonnait vide et nous n’étions qu’à la fin de la deuxième semaine du mois. Dédé pensait qu’avec le 50 piasses il gagnerait le fameux tournoi de fer provincial du 3 Puces. Oui il était un bon joueur de fer, il pouvait lancer le cheval avec et pogner la pine. Ce dimanche-là, il voulait remporter le tournoi, remplir le frigidaire.

Il y avait ce jour-là au tournoi, des gars de la Beauce, de Québec, de l’Abitibi, de Montréal, de Sherbrooke, de la Côte-Nord même de Pembroke en Ontario! Le propriétaire du 3 Puces avait fait venir un « shit load » de danseuses pour la circonstance. La côte de sable était en effervescence. Ça sentait la « boésson » et le cul à plein nez partout dans les rues sales et transversales de Lachute! À c’qu’on m’a dit de mémoire, Dédé était en forme cette journée-là.

Il a fait danser à sa table une danseuse rousse. À coup de 5 piasses jusqu’à 50 à ce qu’on m’a dit. Il n’a pas laissé une cenne pour ceux qui l’attendaient au 477 de la rue Filion. C’est probablement de la faute de son enfance, en tout cas pas de la sienne. De mémoire cet homme n’a jamais eu tort. C’est quand même exceptionnel quand on y pense.  Il a aussi eu le temps pendant cette journée interminable de se chicaner avec sa queue de chemise et un autre voleur de chèques d’allocation comme lui.

Il est revenu au 477 rue Filion trois jours plus tard. C’est ce qu’on appelle partir sur une balloune. Mon père est arrivé comme un train à la maison sur deux track de poud’! Il avait aussi les yeux en forme de raton laveur. C’est comme s’il avait dormi dans un container de vidange tellement il sentait la charogne.  J’oubliais, il avait en sa possession un beau grand trophée de champion provincial des fers. Il avait même son nom de gravé sur une plaque pour vous dire le sérieux de la chose. Il a défendu son titre plusieurs fois pendant l’année faisant même la tournée des buvettes. Une belle tournée de champion.

On raconte qu’il avait remporté la finale en 5 coups un peu beaucoup chaudaille contre un gars de Beauce-Nord probablement aussi chaudaille! L’histoire ne dit pas combien de coups il avait donné à la danseuse rousse par contre. Ma mère, inquiète de son homme, aux limites de l’anxiété, au bout de l’inquiétude. Le chaos de Dédé avait pris toute l’air dans le logis.

Une fois revenu, ma mère a sauté dessus à califourchon comme s’il revenait de la deuxième guerre mondiale! Ma mère l’aimait d’amour, de folie son chaos mais surtout de dépendance affective. Et moi je regardais la scène incrédule du pas très haut de mes 7 ans. Je me demandais pourquoi il méritait autant d’amour.

Comme des photos de ma mémoire d’enfant qui n’a rien oublié… Une track de poud’ sur la table de cuisine pour monter un restant de gâteau dans sa tête, un portefeuille vide même s’il a gagné le tournoi, et surtout le bruit sourd partout dans le logis du frigidaire vide. FIN

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Bilou et le chinois

Bilou et le chinois

André « Bilou » Robitaille est mort dans l’anonymat total ou presque en mars 1983 à l’âge de 100 ans au creux du p’tit Canada, au fin fond de la rue Filion!

*La photo du texte http://www.editionap.ca/visite-pastorale-des-v-ques

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