Publié dans Argenteuil, Chronique

Les 2 pieds dans la nostalgie!

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Extrait: Dimanche 7 novembre 2021, je suis en direction de la patinoire de la rue Hamford à Lachute, plus précisément à l’aréna Kevin Lowe-Pierre Pagé. En chemin, j’écoute Henri Band. Si Lachute était une chanson, elle serait du rock de «swap», les deux pieds dans le folklore!  

Lien direct vers le texte: https://www.editionap.ca/mrc-dargenteuil-rcm/largenteuil/les-2-pieds-dans-la-nostalgie–44deff9dba9f41b5e0c21bdc21854c9e?sourceOrganizationKey=eap



Publié dans Conte, Histoire, Lachute

Je le jure au pied de la côte de sable

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C’était le soir de la veille du jour de l’An! Trois gars de la côte de sable étaient à fendre du bois dans les forêts boréales de l’Abitibi. Plus précisément au pays de la truite arc-en-ciel… la réserve de peaux rouges Kipawa!  Bilou Gagné, Ti-Louis Beauséjour et le grand slaque Mercier étaient loin de leur famille! Loin comme six mois dans le bois entre gars à se conter des peurs, à pas se laver, à se saouler le dimanche de congé, à chier dans un trou dehors! À se faire manger par les mouches à chevreuil à journée longue, à sacrer après le cook qui dort su’a job.

Pis là pour rajouter sur le tas, l’hiver est arrivé par-dessus toute ça! Le frette, la neige, la grosse misère. Aller chier en décembre pendant la nuit dans un trou dehors à côté du camp c’est du domaine de l’impossible! Tu vas chier pareil parce que le neuf y pousse sur le vieux! C’est pas chic mais c’est ça. C’est pas folklorique ni romancé c’est juste la vraie vie des gars de bois de l’époque. Je le jure au pied de la côte de sable!
Les nuits sont longues rendu au temps des fêtes. Dans le corps de chaque bûcheron y’a un coeur chaud et battant! Les hommes se crossaient dans leur grabat en silence pour pas déranger les autres qui dorment ou se crossent en cachette! Éjaculer dans un bas de laine… tradition perpétuée encore aujourd’hui par les ados! Le silence dans une tempête de neige peut tuer un homme de mélancolie. Pendant ce temps-là on dirait que le cook épluche des pétaques à l’infini! Les gars sont tristes, y a une odeur de spleen partout dans le camp! Eux autres les bûcherons quand ils sont tristes, ils se frappent sur la yeule entre eux au lieu de pleurer. C’est la seule façon qu’ils ont trouvé pour faire passer leurs émotions! D’où l’expression « Frappe avant de pleurer! ».

Le cook de la place est Chinois de naissance. Preuve à l’appui, c’était écrit en dessous de ses pieds « made in china »! Il se disait aussi chaman de père en fils! Il proposait aux gars de la côte de sable qui s’ennuyaient d’aller veiller avec les leurs pour une nuitée! Ici, si vous voyez des ressemblances avec la chasse-galerie, vous avez tout à fait raison. J’ai décidé enfin de vous raconter la vraie histoire, celle qui m’a été donnée par mon grand-père Ti-Louis de la petite maison sur le coin de la côte de sable! L’histoire s’est pas passée dans un grand canoë mais dans une chaloupe de fortune. Pis dans chaloupe y avait trois gars de la côte de sable that’s it!

Donc le Chinois contait ses chinoiseries pendant que Bilou Gagné était crampé en deux. Ti-Louis était rouge comme une tomate de rire et le grand slaque à Mercier avait pissé dans ses culottes. Pour fin historique, il a juste retourné ses culottes de bord au lieu de les laver! Simplicité volontaire avant le temps! Cré Mercier va! Les gars au camp étaient toujours en train de lui crier: « LÈVE TES CULOTTES JEAN-PAUL! ». Le grand slaque a jamais voulu porter de bretelles parce que son défunt père l’avait battu toute sa jeunesse avec ses maudites bretelles. 
Pis un moment donné le Chinois a laissé tomber de sa bouche la fameuse phrase « Un voeu égale une conséquence! ». Je le jure au pied de la côte de sable!

Bilou Gagné le boulé de la gang a crissé une claque sa yeule du cook!

 Bilou: « Té tu fou câlice le chintok! Té tu saoul? »

Le Chinois s’est transformé devant leurs yeux. Ses yeux bridés sont devenus ronds comme des billes et rouge comme le feu à l’intérieur. Des cornes de bois d’érable lui ont poussé su’a tête. Il est passé de bout d’cul à un homme gargantuesque en deux secondes.
La bête: « Toé Bilou t’as jamais rencontré ton homme. Bin à soir tu vas rencontrer ton yâble! »

Les gars de la côte de sable avaient la yeule à terre. Le yâble lui-même était devant eux. Belzébuth en personne!
Belzébuth: « L’enfer gang d’épais c’est pas en dessous de la terre c’est drette icitte! L’enfer c’est la vie que vous menez icitte de peine et de misère. C’est icitte sur ces terres de roche! Vous avez assez mangé votre pain noir! Moé l’yâble, j’vous offre une nuitte su’a côte de sable avec les vôtres en retour de l’âme de l’un de vous trois en fin de soirée! ». Je le jure au pied de la côte de sable!

Les trois sbires ont dit oui tout suite sans même réfléchir!
De l’Abitibi jusqu’à côte de sable rien que sur une gosse. Une « ride » en chaloupe dans le ciel de la Belle Province! Les gars sont arrivés à temps pour le décompte de fin d’année par-dessus le marché! 5-4-3-2-1… les hommes sont rentrés chacun dans leur maison à la surprise de tout le monde au compte de zéro pile!

Les femmes, les hommes, les enfants, tout le monde était euphorique! La fête a pogné d’un coup, l’alcool dansait su’ les tables. La rumeur a vite fait son chemin à travers les trois maisons collées une sur l’autre. Le pacte avec le yâble aurait été mentionné! 
À fin de la soirée, les trois hommes se sont réunis dans cour de Ti-Louis juste en arrière de sa « shed ». Belzébuth chillait bin tranquille. 

Belzébuth: « Bon c’est qui celui qui va me donner son âme. Un deal c’est un deal. Croix de bois, croix de fer si je mens je vais direct en enfer! HAHAHAHAHAHAHA! ».

Bilou Gagné avait un deal à proposer. Y’a dit au yâbe: « On se bat les deux. Si jamais je gagne, tu nous libères les trois. J’ai jamais rencontré mon homme pis je pense que toé tu vas rencontrer ton Bilou à soir! 

Le ciel de la côte de sable est devenu noir mais quand je dis noir, je dis noir. Le yâbe est devenu rouge de colère comme s’il pouvait être plus rouge. Je le jure au pied de la côte de sable!
Le grand slaque à Mercier était en train de faire un petit caca nerveux dans ses culottes. La neige qui tombait du ciel retournait dans les nuages. Les chiens allaient se cacher sous les galeries. Les Corbeaux du comté d’Argenteuil étaient rassemblés sur la clôture de Ti-Louis pour voir la catastrophe! Même que les ours du bois à McKenzie avaient arrêter d’hiberner pour l’occasion. La famille Beauséjour au grand complet est sortie dehors ainsi que celle des Mercier et celle des Gagné.

Le yâbe a pogné son air quand les trois familles ont encerclé Bilou Gagné et le yâbe lui-même! Je le jure au pied de la côte de sable!
Ils se tenaient la main avec courage les petits comme les grands. Le petit Jean (Johnny) tenait la main de son père et celle de sa mère Rose-Alma. Le cercle de la côte de sable était solidement serré comme les trois familles. Le yâbe ne peut rien contre le communautaire, le vrai courage, la vraie bravoure.  Bilou s’est retroussé les coudes jusqu’aux manches. À la dernière seconde Ti-Louis s’est avancé au milieu du cercle et a offert à Bilou de le remplacer! 

Bilou: « Marci bin l’frère mais c’est entre moé pis l’yâbe! ».

Il se sont fait une belle accolade! Le yâbe avait mal partout dans son âme. Le squelette dans l’ yâbe était en train de chier dans ses culottes. Bilou a monté sa garde très haute et a invité le yâbe à se battre. Les corbeaux couaquaient en tabarnak! 

Avec ses deux grosses mains de bûcherons pis de batailleur de buvette, Bilou a pris le yâbe par les cornes! Je le jure au pied de la côte de sable!
Il a serré tellement fort, comme jamais il avait serré, que le yâb a perdu une corne. Pis avec toute sa force il a cassé l’autre en deux. Notre Belzébuth avait de l’air amoché un brin. Les trois familles dansaient la bastringue pis des sets carrés autour du cercle! Le yâbe en était étourdi!
Même que les corbeaux de la côte de sable se sont mis à le picosser partout! À grands coups de becs. Les ours noir du bois à McKenzie ont aidé les Corbeaux en graffignant le yâbe à grands coups de pattes. Je le jure au pied de la côte de sable!

Le yâbe était en train d’agoniser que Bilou a lâché un grand cri qui a pris toute l’air dans ses poumons. On va t’nir parole nous autres le monde de la côte de sable! Ti-Louis a dit aux ours noir de retourner hiberner. Qu’icitte il serait toujours le bienvenue et le grand slaque à Mercier a dit la même chose aux corbeaux.


Les wézos noir sont partis dans une envolée de toute beauté! Le ciel est redevenu bleu ciel! Les chiens ont sorti du t’sour des galeries mais avant de rentrer, avant que Belzébuth s’évapore, il a mis sa main sur la tête de la petite fille de Rose-Alma qui s’appelait Rose. Il s’est évaporé, a crié que cette p’tite fille un jour va perdre sa tête. Il avait jeté un mauvais sort à la famille de Ti-Louis, un terrible sort! Je le jure au pied de la côte de sable.


C’est comme ça depuis les années 20 qu’à chaque pas de maison de la côte de sable, il y a des bols remplis de manger pour les ours noir et des mangeoires dans les cours pour les corbeaux. 
Bilou Gagné s’est battu toute sa vie.  Le grand slaque à Mercier a égrené son chapelet jusqu’à son dernier souffle de peur de revoir Belzébuth.

La famille Beauséjour a vécu une grande tragédie à la fin des années 50. Rose, la belle Rose était maintenant une femme, une très jolie dame habitant maintenant Toronto. Le yâbe perd pas vraiment, il finit toujours par se venger. C’est normal, c’est lui qui a inventé la vengeance!
Un soir, un maudit soir, le ciel de Toronto est devenu noir mais quand je dis noir. Les ours pis les corbeaux étaient loin de Toronto, Bilou aussi! 
Rose des vents a perdu la tête comme le yâbe avait dit! La tête a roulé sur son plancher de bois franc et l’homme qui l’a tué avait bien affilé sa hache! Son bourreau, c’était son mari. 

*Je dédie ce texte à ma tante Francine, à ma grand-mère d’amour Rose-Alma, ma tante Pierrette, ma tante Thérèse, ma tante (Marguerite) Margot, ma tante (Bernadette) Loulou et à la douce mémoire de ma tante Rose.
*Photo de la rue principale à Lachute: banq.qc.ca


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Publié dans Conte, Histoire, Lachute, Nouvelle littéraire

Le bonhomme Setter

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Il y a très longtemps, tellement longtemps que le bonhomme Setter allumait des chandelles dans les lampadaires de la Main Street à Lachute. Il allumait les lampadaires à la tombée du jour entre chien et loup. La noirceur n’était pas installée dans le comté d’Argenteuil mais ce n’était pas tout à fait non plus la pleine clarté. Comme dirait Jean Chartrand: « Le ciel était brun. »

Tellement longtemps que les trottoirs partout à Lachute étaient en bois. Le Ford à coup de pied n’était pas encore arrivé en ville. Ça fait tellement longtemps que l’électricité n’était pas encore dans nos lampadaires. En vérité, ils allaient arriver deux ans plus tard en 1901. C’était à ce moment là le début de la fin pour notre allumeur de lampadaires, le bonhomme Setter.

En fait, le vieux venait de la pénombre de Carillon (Carry On comme disaient les blokes dans l’temps). Il était allumeur de chandelles de père en fils depuis que la noirceur existait. Allumeur de lampadaire depuis la nuit des temps. En plus d’être allumeur, il était rouleur de trottoirs à la noirceur. Pour vous dire, quand il a commencé son métier en 1860, Abraham Lincoln est devenu le 16e président des États-Unis!

Declan Setter est né ici, son père a fait partie de la garnison anglaise pendant la fameuse bataille de St-Eustache contre les Patriotes. Il a été élevé à la strap pis au gros sel à la claque sa yeule pis au coup d’pied dans l’cul! C’était l’époque.

Declan lui rêvait de cheval pur-sang, il rêvait d’aller combattre au Far West. Il rêvait de la ruée vers l’or. Et dans ses rêves de p’tit gars, il voyait des milliers de pépites d’or dans une charrette. Comme quoi que même l’évolution et le temps qui passe n’a pas changé le désir de l’argent peu importe les âges. La mère Setter est morte très jeune, assez jeune pour que Declan n’en ait aucun souvenir. Dans la longue vie de Declan Setter l’absence de sa mère fut cruciale. Même un point tournant où il a choisi entre le bien et le mal. Il faut dire que son père ne lui a jamais pardonné la mort de sa femme… Même si ce n’était pas de sa faute, son père lui en voulait. Sa mère Lady Setter est morte en accouchant de lui. Au dire de son père, il a emporté avec lui le malheur.

Le bonhomme Setter, comme les gens de Lachute l’appelait, a grandi avec l’idée qu’il n’était qu’un bon à rien. De plus, avec ses grand bras longs, des jambes à perte de vue, un long nez, un regard flou, il avait des airs de fossoyeur plutôt que de jeune premier même quand il était un jeune premier. Les gens changeaient carrément de trottoir à sa vue. Il n’a pas inventé la laideur et c’est tout juste. Il avait toujours dans les pieds des souliers trop grands qui lui donnait toujours l’impression de flotter. Avec son grand manteau noir qui traînait presque à terre, il voulait se donner des airs de cowboy du Far West. Il avait toujours sur sa tête difforme un chapeau noir, il aurait pu être un excellent chapelier. Il adorait manger de l’ail des bois qu’il cueillait presque à tous les jours dans le bois à McKenzie, ce qui lui donnait une haleine horrible! La rivière du Nord n’avait pas de secrets pour lui. Certains racontent qu’il mangeait même de la barbotte crue, ce qui prouverait qu’il n’avait pas d’âme.

Et en 1901 avec l’arrivée de l’électricité dans le comté d’Argenteuil, Declan Setter perdait son travail principal. Il n’y avait pas assez de trottoirs à rouler pour « jobber » et il n’y avait pas de place disponible pour lui à la Lachute Cotton Company! L’homme erra pendant quelque temps avec le poids de sa vie sur ses épaules dans la rue sale et transversale de Lachute. Un spleen d’une profondeur océanique suivait sa trace. Et quand il retournait à St-André, il n’avait même plus le goût de lancer des roches comme les habitants de la place.

Le Cercle des Bonnes Dames du comté d’Argenteuil s’est réuni et elles ont voté à l’unanimité pour engager le bonhomme Setter comme gardien officiel de la bienveillance! Sans le savoir les femmes du comté ont créé un grand classique québécois.  

Enfin, Declan Setter avait trouvé un vrai sens à sa vie. Une raison de vivre. Il recevait par la poste des demandes pour faire peur aux enfants avec les informations nécessaires. Des lettres officielles signées notariées. Faire peur aux enfants en 1901 c’était un métier honorable.

10 janvier 1901

Il fait froid. La noirceur est partout à grandeur sur la rivière du Nord. Le p’tit Daoust joue seul sur la patinoire à ciel ouvert! Il est passé 7 heures… Une ombre noire s’approche du jeune Daoust.

Declan Setter:

Hey, j’ai dit Hey! Té le p’tit Daoust qui reste sa rue Béthanie toé?

Le p’tit Daoust

Heu… oui monsieur! dit le p’tit Daoust en tremblant.

Declan Setter:

T’as deux choix mon p’tit gars! Tu retournes chez-vous tu suite pis quand ta mère te dit de rentrer tu l’écoutes. Sinon je t’emporte avec moé dans les limbes pour l’infini. Tu vas voir que l’infini c’est long longtemps.

Le p’tit Daoust

Oui monsieur, oui monsieur! Je m’excuse monsieur! dit le p’tit Daoust transi de peur.

Declan Setter:

Tu diras à ta mère que tu as rencontré le bonhomme Setter su ton chemin.

Le p’tit Daoust n’a plus jamais joué à la noirceur sur la rivière du Nord, pu jamais. Et en arrivant chez eux, il a dit à sa mère qu’il avait rencontré le bonhomme 7 heures! À ce moment précis sans le savoir, un légendaire personnage était né! La rumeur dans les cours d’école a vite fait son chemin. Tout le monde dans le comté d’Argenteuil en parlait! Le Cercle des Bonnes Dames du comté ont respecté le secret entre elles. Le secret est resté bien emmitouflé dans le Cercle comme un précieux trésor. Même que les hommes de la région en savaient rien.

Comme une traînée de poudre, la rumeur a faite le tour de la Belle Province, de Lachute jusqu’aux limites du Labrador! Tout le monde partout disait avoir vu le Bonhomme 7 heures dans son village ou sa ville. Mais la vérité c’est qu’il ne travaillait qu’à Lachute! Sa légende était tellement immense que même les enfants dans d’autres comtés rentraient avant la noirceur.

C’est ainsi qu’au début des années 1900, tous les enfants de la Belle Province rentraient avant la noirceur d’eux-mêmes sans chigner. Pendant un certain temps les rues et ruelles des Anglais comme des Français étaient vides.

Pis comme on n’a pas encore inventé l’éternité, le bonhomme Setter est mort heureux dans son humble logis en 1919! Il est mort dans son sommeil à ce qu’on raconte avec le sourire aux lèvres.

Un certain raconteur né à Lachute dit même que par les nuits froides d’automne pendant que les feuilles des arbres vont mourir en tas pour amuser les enfants, on peut entendre murmurer sous forme de vent le bonhomme Setter une fois la noirceur tombée.


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Publié dans Conte, Histoire, Lachute, Nouvelle littéraire

Le squelette d’Argenteuil

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Le 15 décembre 1888, on pouvait lire noir sur blanc, dans le journal anglais Independent, que M. James Wilson, fondateur de la papeterie J.C. Wilson Mills Ltd. aurait aperçu un squelette danser aux abords du bois à McKenzie !


À l’époque, il y avait environ 650 habitants dans ce petit village du comté d’Argenteuil. Lachute était plutôt paisible, elle voyait grand avec l’arrivée de sa nouvelle gare ! C’était l’espoir de voir son village devenir une ville et peut-être même une plaque tournante pour l’économie.

Certains soirs de pleine lune, on pouvait entendre des os claquer dans la clairière du bois à McKenzie, juste l’autre bord de la rivière du Nord. Certains disaient que c’étaient plutôt des arbres qui tombaient sur d’autres arbres à cause du fort vent. Le vent dans le comté d’Argenteuil n’a jamais écorné les beu, mais il déracine les arbres, à ce qu’on raconte. C’était la façon la plus logique pour expliquer le phénomène et surtout, pour aider les enfants à dormir malgré la peur qui les envahissait.


Par ailleurs, les bûcherons ne voulaient jamais aller travailler dans le bois à McKenzie. Ils préféraient aller bûcher à Kilmar ou choisissaient même de monter aussi loin que Mont-Laurier. Dans les camps de bûcherons à travers le haut et le bas Canada, il était reconnu qu’il ne fallait pas accepter des contrats pour travailler dans la forêt à McKenzie, dans le coin de Lachute.


On rapporte aussi que Messieurs Félix Hamelin et Thomas Ayers, les fondateurs de Ayers ltée, auraient commandé des recherches privées pour comprendre le phénomène et possiblement le régler ! C’était le talk of the town pendant un maudit bon moment ! Il y avait même une rumeur, dans les cours d’école, qui disait que si tu te fermais les yeux à la noirceur devant un miroir et que tu disais lentement trois fois « le squelette à McKenzie », il apparaissait derrière toi, éclairé comme une aurore boréale ! Malheureusement, je ne peux pas confirmer cette rumeur, car aucun enfant n’a eu le courage d’essayer.


Le squelette, à ce qu’on raconte, serait les restants de Bagot Durocher…
Bagot Durocher était un homme bon et simple. Il travaillait à l’usine Ayers, sur les machines à laine. Il avait une femme qu’il aimait plus que sa propre personne. Lui et sa femme avait aussi un enfant. Juste un, ce qui était très rare à l’époque. Sa femme avait eu des complications à l’accouchement du petit Fernand et depuis, elle ne pouvait plus enfanter. Heureusement, le petit Fernand était en pleine santé ! Une petite tornade dans la chaumière des Durocher.


De bonne heure dans le petit matin, Bagot allait en plus livrer de la glace en charrette. Un métier difficile, mais noble. Bagot était un homme de peu de mots, qui mettait ses babines au même rythme que ses bottines. Ce n’était pas l’époque du « je, me, moi » . Dans ce temps-là, on se retroussait les manches jusqu’au coude pis on fabriquait de l’huile à bras. Les nuits étaient courtes au pays des Durocher, comme pour tout le monde.


À l’automne, c’était le temps de la chasse, dans le bois à McKenzie.
La chasse dans les profondeurs de cette forêt sans fin. Si ma mémoire du folklore canadien-français est bonne, l’histoire se passe en 1875 très exactement, un automne dru, à ce que l’almanach de l’époque racontait. Un automne pour le monde fait fort avec des tempêtes de grêle, des vents à déraciner des bouleaux et la neige qui s’était installée avant la mi-octobre. Pays de misère au fin fond d’Argenteuil.


Pour la première fois, Bagot pouvait amener Fernand avec lui à la chasse ; un moment important dans la vie d’un père et d’un fils ! Par la suite, ils sont partis le matin vers 4 h avec leur tente pour veiller les bêtes une couple de jours, des sandwiches pis un gros paquet de bonheur. Bagot avait aussi son gros couteau bin affilé pour l’occasion et un fusil double à broche. Les ours noirs du coin n’avaient qu’à bien se tenir.


Après trois jours, rien à l’horizon. Comme si les ours s’étaient parlé. Comme si les ours avaient eu un meeting d’avant chasse. Fernand n’était jamais trop loin de Bagot, mais, comme Fernand n’avait que dix ans, il s’était aventuré un peu trop près de la rivière du Nord. L’histoire du Squelette raconte que le petit Fernand aurait été emporté par les eaux de la rivière. Malgré sa grande beauté ancestrale, la rivière du Nord est sans âme, sans pitié. Elle prend tout, même les pauvres petits enfants, et les emporte en son centre, à ce qu’on raconte. Aller dans ses profondeurs, je suis persuadé qu’on ferait un maudit saut ! Il y a des secrets là-dedans à fendre un cœur en deux.
Quand Bagot s’est aperçu que Fernand n’était plus avec lui, il était déjà trop tard.

Ensuite, la nuit était proche. Il a crié à ne plus avoir de poumons. Son cœur voulait éclater dans sa poitrine. Il a cherché et cherché durant toute la nuit comme un fou. Les corbeaux, aux quatre coins de la forêt, le suivaient partout. Les écureuils, les mouffettes, les ours noirs, tous se sont mis à suivre le bonhomme. L’âme de la forêt était au cœur de la tragédie.


À part les pas furieux de Bagot dans les feuilles mortes enfouies dans la neige, on n’entendait que le silence d’un bout à l’autre de la forêt. L’âme du bois à McKenzie retenait son souffle. Bagot ne voulait pas revenir chez lui, devant sa femme, sans le petit Fernand. C’était impossible, pour lui. Il préférait mourir pour le chercher. La légende raconte que Bagot a cherché son fils jusqu’à perdre son identité. Il a tellement cherché qu’il n’est jamais revenu. Il était perdu, au sens propre et figuré. Pour dire la vérité, on ne l’a jamais revu.

Et c’est pour ça que le squelette d’Argenteuil cherche toujours, aujourd’hui, son petit Fernand. Maintenant, on a oublié cette histoire, on a oublié que Bagot a laissé sa peau dans la forêt à McKenzie. Tellement qu’avec le temps qui passe, il est devenu un squelette. Son âme perdue, mais accrochée à ses os !


Comme si le temps s’était arrêté. Une chance que la rivière du Nord ne parle pas. Une chance.
Mais parfois, au bout de la clairière, on peut entendre un squelette pleurer. Qui claque en sanglots.


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