De la Vallée-de-l’or à l’hôtel Laurin

De la Vallée-de-l’or à l’hôtel Laurin

La Grande Noire est née dans la Vallée-de-l’Or! Plus précisément downtown Val-d’Or. Elle est née dans le doute et la peur, d’un père sauvage et d’une mère blanche comme un drap!

Le bon Dieu dans sa grande bonté lui a donné une paire de boules à faire rougir Marylin Monroe et un cul à faire rager l’activiste et ancienne pin-up Brigitte Bardot!

Même que dans ses belles années la Grande Noire aurait pu remplacer au pied levé Monica Bellucci dans son rôle de Cléopâtre tellement qu’elle était splendide! Elle aurait pu faire bander un aveugle et toute les grandes folles du village auraient changé d’orientation à sa vue! Avoir été à son top en 2018, elle aurait été une influence sur Instagram avec des millions de voyeurs.

J’ai ouï dire qu’y’a ben des vieux bonhommes aux mains longues dans la Vallée-de-l’Or qui se sont payé la traite dans le plat à bonbons. C’est plate à dire de même mais la Grande Noire était devenue le bécycle du village. Tout le monde avait donné un petit coup de pédale sur elle dans la paroisse! On dit même que des gars de Loin-Noranda venaient essayer le manège!

Sculpter un si beau corps à même les mains de Dieu, c’est pas un cadeau à faire à une fille née en Abitibi dins années 50! C’est plutôt un cadeau empoisonné! Elle a appris à la dure la vie à un très bas âge comme dans « avoir les mains d’un vieux bonhomme dans ses petites culottes à 6 ans ». Elle qui était belle comme la vie, belle comme la petite Shirley Temple!

Souillée de sperme, de sang, d’odeur de cigarette, de bagosse et quoi encore! La vie qui court plus vite que vous et qui finit par vous dépasser!

Elle a pris son petit bagage avec elle et a quitté la Vallée-de-l’Or en 1973 à l’âge de 20 ans sans jamais y revenir. Un sac avec dedans une brosse à dent, des petites culottes, deux, trois t-shirts, une paire de jeans, une jupe et un pouce pour descendre dans la métropole! Elle avait beau être une pute, elle se torchait pas avec des p’lures d’oignon!

Demain matin Montréal m’attend

Comme dans la pièce du grand Michel Tremblay, la Grande Noire a mis les deux pieds su’a rue Ste-Catherine, un lundi matin froid de janvier. Ce matin-là, elle s’est trouvé une chambre à deux rues de la St-Cath! Et comme elle pense avec son cul comme un mécanisme enfoui profondément dans les neurones de son cerveau, la Grande Noire a dealé son loyer. Elle va s’écartiller une fois par mois pour payer sa quittance. Je sais, je sais, ça vous semble vulgaire mais pour elle c’était un avancement par rapport à sa vie à Val-d’Or. Au lieu de se faire fourrer violemment par un Indien saoul, elle avait choisi la douceur d’un vieux bonhomme qui lui faisait en plus le déjeuner.

Puis quelques mois plus tard, elle est tombée en amour avec un motard dans l’Est de Montréal. L’amour de sa vie. Le parfait bonheur pour les six prochains mois. Ils ont même déménagé dans une magnifique petite ville du comté d’Argenteuil à Lachute. Olive alias la Grande Noire avait trouvé son Popeye. Il en était un d’ailleurs. Son club avait passé aux mains des Hells et lui aussi en théorie. Rien n’est simple au pays de la princesse facile.

Pis un jour, le beau motard barbu tatoué jusqu’au cou est disparu sans lettre, sans petit mot. Elle a jamais revu l’amour de sa vie du jour au lendemain. Elle a pleuré pour les six mois suivants et un jour elle a compris que le beau motard ne reviendrait jamais.

Lachute Pool Room
Direct su’a rue Argenteuil, la Grande Noire a faite les belles années du Pool Room. Pour les plus jeunes, pour ceux-là qui se rasent encore à la débarbouillette, ne cherchez pas la bâtisse du Pool Room, elle n’existe plus. Le Pool Room était entre le tapis décor Mirabel et la jonction de la rue Grâce. La ville de Lachute voulait tellement démolir ce nique à feu, avec raison.

À l’époque, la Grande Noire était la reine de la place. Elle avait aussi le contrôle de la poud’ d’ins toilettes. Non elle n’était pas le genre à aller à la messe du dimanche à l’église Sainte-Anastasie. Quand tu as vécu ce que la Grande Noire a vécu tu fais avec. Tu organises les autres avant de te faire organiser. Donc ce fut les belles années pour la fille de Val-d’Or.

L’hôtel Lorrain
Sur la rue Hamford à l’époque il y avait en face la caisse Desjardins. Elle est à côté maintenant de la pataterie Chez Renée. En fait ce n’est plus un hôtel mais un centre de la toxicomanie qui s’appelle le Pavillon Hamford.

1991
Au Lorrain qu’on appelait aussi le coupe-gorge, il y avait des crosseurs de poules mortes, des chercheurs de trouble en tous genres, des alcooliques au dernier degré, des vieux abandonnés par la vie et eux-mêmes, des p’tits dealer de « dope », des mangeux de chips, des grandes gueules qui ont jamais rien faite sauf parler fort, de la grosse bière pis où on pouvait faire, dans un local, de la peinture sur céramique avec le bonhomme Péra! Oui, oui, peinturer des saintes vierges, des p’tits Jésus, des chevaux, des lapins, des croix, le pape, etc. Il avait mille et un modèles le bonhomme Péra. Et au-dessus du bar, il y avait des chambres à louer au mois pour souvent des petits vieux à moitié morts mais toujours capables de tenir une grosse quille. Un beau zoo de pauvre monde.

Adjacent au bar principal dans la même bâtisse, il y avait une magnifique table de snooker d’une autre époque avec au-dessus un lustre aux couleurs de Molson. Moi et mon chum l’ineffable Mike Fournier allions souvent boire une p’tite frette et jouer au pool. Mike du bloc 36 dans le Bronx qui habite maintenant, aux dernières nouvelles, dans le petit Canada à ce qu’on m’a dit. Le seul gars que je connais qui s’est défait les épaules à tapocher dans un punching-bag. Mike en jogging à semaine longue avec ses gros biceps. C’est le gars le plus drôle que je connais, il a des histoires à pisser à terre.

Donc, moi pis Mike manquions parfois, même souvent, des cours au Centre pour adultes Le Parallèle pour aller jouer au pool. J’avais à peine 18 ans et lui 25 ans.
Donc, nous deux, les clowns de service étions beaux à voir dans nos culottes de jogging, grosse quille dins mains à jouer aux professionnels de snooker. Quand tout à coup arrive la Grande Noire, fatiguée par la vie, déjà usée à la corde qui nous offre de nous sucer pour une grosse bière.

Je lui offre de lui payer une bière mais, en échange, j’aimerais qu’elle me raconte sa vie. Je lui explique que j’écris et que j’aimerais faire un documentaire sur elle pour l’envoyer à un concours (la Course destination monde à Radio-Canada). Je lui explique qu’avec son histoire et sa face à l’écran je suis certain de pouvoir participer au concours.

Elle prend une grosse Laurentide et moi aussi. Mike est en tabarnak car j’ai abandonné notre game. Tout le monde dans le bar pense que je m’en vais fourrer la Grande Noire dans sa chambre en haut, mais moi je m’en fous.

Elle, assis dans son lit et moi sur une chaise à côté de son lavabo rouillé. On boit une gorgée de Laurentide en même temps. Elle prend un grand souffle et me raconte son histoire d’une traite. Je regrette amèrement de ne pas avoir gardé cette cassette VHS. J’avais là l’histoire d’une vie racontée simplement, à vif, dans les mots de la rue. J’ai pas envoyé mon projet au concours, j’avais la chienne! Et comment un semi-agoraphobe pouvait faire le tour du monde? À l’époque c’était impensable. J’étais tellement mal dans ma propre peau.

On m’a dit que la Grande Noire est morte d’un cancer généralisé. On peut dire ce qu’on veut d’elle, elle aura survécu toute sa chienne de vie avec son cul. C’est de la survie pure et simple. Elle est finalement partie rejoindre son beau motard tatoué jusqu’au cou.

Je dédie ce texte à la mémoire de la plus belle princesse du monde à l’envers. xx

La canne d’huile, Papi et Cie

La canne d’huile, Papi et Cie

Voici un souvenir de boisson mémorable qui frôle le folklore. Celui du baseball, de la bonne compagnie et de la nostalgie! Comme dirait Aznavour, je vais vous parler d’un temps que les moins de 20 ans ne connaissent pas, celui de nos amours les Expos!

 

Ce jour-là, moi et Rollie étions à bien servir nos clients au Farmers Supply de Lachute sur la rue Lafleur à deux pas du chic Palace. Moi, dans la section des chainsaws et lui à la peinture! J’avais 18 ans et lui 19 ans, nous étions de fidèles partisans des Expos. Roland de son vrai nom mais sur le terrain de balle quand il me « catchait », je l’ai rebaptisé Rollie! Et depuis ce jour jusqu’à aujourd’hui tout le monde à Lachute l’appelle Rollie! Même sa vieille mère a oublié son nom d’origine!

 

Le lendemain nous avions congé en même temps pour deux jours! Nous avions décidé d’aller back à back aux games de nos Expos et de coucher en ville, un lundi et un mardi, question d’honorer Rumba! Rollie est un gars de peu de mots et moi je parlais pour les deux et même parfois pour les trois même si on était juste deux! J’ai un mâche-patate de catégorie de ligue majeure! En termes clairs, je suis le Herman « Babe » Ruth de la parlotte! Blablabla…

 

Je me souviens pas du nom du motel qu’on a loué mais je me souviens de la vieille bonne femme et de la cloche sur son comptoir! Elle était d’une autre époque probablement oubliée par le burlesque. Une vieille attriquée comme ces danseuses à l’époque du charleston, à l’époque où Chicago était le terrain de jeux d’Al Capone! Elle fumait une cigarette avec un embout en plastique, j’imagine pour faire plus chic! On pouvait voir une bretelle de brassière sur son épaule. Une voix rauque, une voix de MarkTen et de petit cigare cheap! Elle était d’une laideur sans nom. Probablement qu’elle se levait la nuit pour avoir mal! Elle parlait avec une cigarette sur le bord de la bouche. J’avoue aujourd’hui que j’ai longtemps fait des cauchemars sur cette bonne femme! J’apprendrais qu’elle est la femme du bonhomme sept heures que je n’en serais pas surpris du tout!

 

Une fois la chambre de motel louée nous allions chercher le grand-père de Rollie, le plus grand partisan de baseball que j’ai jamais connu, l’historien de la balle, Papi Raymond!

 

Papi était d’une autre époque, il avait connu le stade Delorimier et les Royaux! Il avait vu Sandy Koufax lancer à Montréal et Jackie Robinson faire ses premiers pas parmi les joueurs blancs! C’est avec Papi Raymond que j’ai appris à marquer une game et manger un smoked meat avec plus de gras que de viande! Papi était seul au monde dans son 2 ½ dans le quartier Villeray! À chaque fois qu’on allait le chercher c’était comme une fête pour lui! Et je dois dire que d’être assis 9 manches avec le bonhomme Raymond c’est une expérience en soi. Nous arrivons de bonne heure, question de voir la pratique au bâton et de manger un délicieux smoked meat. Et de vous l’écrire, j’en ai l’eau à la bouche!!! Ce soir-là c’était le premier match de l’ancienne gloire des Red Sox de Boston, Dennis « Oil Can » Boyd avec nos Expos. Moi, Papi et Rollie étions fascinés et heureux d’assister au premier match de la canne d’huile à Montréal! Ce soir là, les Phillies de Philadelphie étaient en ville.

 

Trois cokes et smoked meat plus tard la game allait commencer! J’oubliais, un peu de moutarde de baseball sur mon beau t-shirt des Red Sox avec Boyd et le #23 dans le dos. Moi, Papi et Rollie avons gagné la game avec nos Expos 4-3! Une victoire créditée à la poire Joe Hesketh. Papi a marqué toute la game. Et si je vous disais que j’ai encore la carte en ma possession? Rollie avait bien sûr ses maudites culottes Guess sur le dos au cas où il serait sur l’écran géant en 7e manche. Il en faisait une fixation maladive!

 

À des fins historiques, Rollie n’a jamais été vu sur l’écran géant. Une chose est sûre, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Je vous jure sur la tête de mes deux enfants, si jamais nos amours les Expos reviennent en ville, le beau Rollie va encore porter ses Guess jeans! Ô Dieu de la balle, Ô grand inventeur du baseball Abner Doubleday, Ô Youppi et les autres, faites que si jamais les Expos reviennent en ville, ce pauvre sbire Rollie puisse être vu sur l’écran géant aux milliers de pixels! Je vous en conjure! Au nom du père Alou, et du fils Moïse. Amen.

 

Après la game nous avons été porter Papi chez eux. Il ronflait littéralement dans le char en arrière le vieux historien, avec l’écume à la bouche. Il ronflait de bonheur le vieux Raymond, au rythme des DeShields, Grissom, Martinez, Noboa, Galarraga et tous les autres! Rollie va border le vieux Raymond de 80 ans passés pis après vos deux sbires vont aller se fendre en deux au Bistro à Jojo à coup de boisson pis de blues!!!

 

En arrivant sur la rue St-Denis, il y avait un je-ne-sais-quoi dans l’air! Une fois après avoir mis le pied dans le bistro, j’ai toute compris! Sur le stage devant moi, il y avait un bluesman qui criait sa vie, sa douleur au rythme d’une guitare endiablée. Et soudain, dans sa ceinture d’harmonica, il a sorti un ruine-babine de type diatonique. Il le faisait littéralement pleurer au rythme de la salle glauque de la rue St-Denis! Il faisait soif dans place! Une fois son solo terminé, le bluesman au micro a dit: « Mon nom est Carl Tremblay! » Ce fut pour moi une révélation! Et puis pour m’achever comme il faut, il a chanté « The Dock of The Bay » d’Otis Redding. J’ai à ce jour jamais eu autant de frissons me parcourir le corps, de la pointe des orteils au bout de la pointe de mes cheveux! L’amitié, le blues, le baseball, la bière tout se mélangeait en un mix parfait!

 

Quand tout à coup, entre dans le bistro un chétif homme noir avec plein de gros bijoux dans le cou et une attitude du Mississippi! J’ai, au même moment, la mâchoire qui me décroche! J’ai avalé une gorgée de travers de ma 10e Black Label et recraché sur les pieds de Rollie!

 

  • Moi: « Tabarnak Rollie c’est « Oil Can » Boyd?

 

  • Rollie: « … »

 

  • Moi: « … »

 

Le silence était venu s’asseoir à coté de nous ainsi que « Oil Can » Boyd. J’étais pas gros dans mes culottes et Rollie non plus dans ses Guess jeans! Je regarde ce que la canne d’huile se commande et je demande au serveur de lui en donner un autre de la part d’un fan du #23! « Oil Can » se r’vire vers moi avec un beau grand sourire, celui du sud des États-Unis et moi je lui tourne le dos en lui montrant son nom dans mon dos et son numéro!

 

La magie avait opéré au Bistro à Jojo! Le fantôme de Doubleday avait encore faite sa job! Sur un compte complet en fin de 9e manche avec deux retraits et tirant de l’arrière par trois points, ce soir-là en terme de baseball j’allais frapper un Grand Chelem!!!

 

  • Rollie: « My name is Rollie and I am a catcher!

 

Moi et « Oil Can » on se met à rire comme si nous étions de vieux chums. Rollie boudait.

 

  • Moi: « Yep! He is a catcher in beer league… bad beer league!

 

Moi et « Oil Can » on continue de rire aux éclats!

 

Nous avons bu comme des Polonais. Nous avons refait le monde, le baseball, la vie pendant ce bout de soirée magique. Et vers 3 h 30 du matin au beau milieu de la rue St-Denis, nous avons sorti nos gants de baseball de nos sacs. J’ai passé mon gant à « Oil Can » Boyd et Rollie s’est penché comme il faisait à chaque mardi soir pour moi au Parc Richelieu. Il a donné une belle cible à la canne d’huile. « Oil Can » a lancé une balle qui a littéralement explosé sur l’épaule de Rollie qui en a été quitte pour un bon bleu. À la fin, nous avons embarqué « Oil Can » dans un taxi et payé sa course.

 

Le lendemain sur ma pagette, il y a un numéro que je connais pas. J’appelle au numéro et une voix à l’accent du Mississippi de me dire: « Trois billets dans la section du receveur t’attendent toi, Papi et Rollie pour ce soir… D’ailleurs la section du receveur s’appelle maintenant le salon Gary Carter.

 

J’me pince au sang. Je suis incrédule. « Oil Can » voulait nous remercier de notre gentillesse et pour la soirée. Nous sommes allés chercher Papi qui n’en revenait pas et en a parlé jusque dans son lit de mort, jusqu’à son dernier souffle!

Nous avons finalement gagné la game avec nos Expos 2-1 contre les Phillies!

 

J’avoue que j’ai surtout regardé Papi Raymond être dubitatif durant toute la game. C’est comme si c’était son Disney World! Il était ridiculement beau de voir le bonhomme Raymond qui était toujours presque seul dans son 2 ½ marquer sa game, les yeux dans l’eau! La bombe qui a fendu Hiroshima en deux aurait pu tomber à côté de lui qu’il s’en serait pas aperçu car il était à marquer la plus belle soirée de sa vie, retrait 5-3!!!

Rollie lui était occupé à boire toute la bière du bar! Le conte était plus que complet. Ce fut pour nous, ti-gars de Lachute et le vieux bonhomme de Villeray seul au monde ou presque, une partie parfaite au sens figuré!

 

Et quand on parle du retour de nos amours, j’ai un moton dans la gorge, j’ai un frisson qui transperce mon corps de la pointe des orteils au bout de la pointe de mes cheveux!

 

J’ai une pensée pour Papi Raymond, Rollie, Simon Chartrand, Justin Corbeil, Éric Roussel, Yves Deschamps et son fils Maxim et combien d’autres vrais fans de balle!!!

Moi, au soir de leur retour dans un vrai beau parc de balle, dans notre premier vrai parc de balle sans toit aux abords du canal Lachine dans Griffintown, j’aurai ma casquette des Expos sur la tête, celle que j’ai porté quand je suis entré au Hall of Fame à Cooperstown, avec un t-shirt des Expos et le numéro 8 dans le dos ainsi que mes jeans Guess… On sait jamais!

P.S Sur le dit t-shirt, il y aura encore un peu de moutarde de baseball.

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Beurre de peanut et cie

Beurre de peanut et cie
Dans notre quartier, nous étions l’équipe du p’tit Canada. Nous n’étions jamais assez pour former deux équipes. Parfois on n’était tellement pas assez qu’il fallait repêcher les p’tits culs de 5 ans et moins. Vous savez, ceux qui jouent dans le sable plutôt que de se concentrer à remporter la série mondiale du p’tit Canada, ceux qui cherchent des chenilles jusqu’à temps qu’y deviennent des papillons!!! Nous étions choyés car on avait trois parcs pour jouer nos games. Les deux au parc Richelieu et celui du Laurentian High School à quatre maisons de chez nous. Le fameux parc des blokes!
Habituellement, nous allions jouer au baseball quand nous avions fini notre patrouille de police autour du bloc! Par la suite, on faisait le tour des cours pour voir qui serait partant pour un programme double. Avant une game, nous nous rendions en gang au Perrette pour acheter des bonbons mélangés; nos bicycles placés délicatement en tas un par-dessus l’autre. Certains avaient des BMX, d’autres des 10 vitesses avec le guidon à l’envers et certains privilégiés avaient des motocrosses à pédale avec la « tank » en avant pis des « chuck » gros de même! Tout le monde prenait des « Slush Puppie », des jus en sac, des lunes de miel, des gommes savon. Moi, 9 fois sur 10, je choisissais des cartes de baseball. J’avais bien sûr, le goût de manger des bonbons mélangés dans un petit sac de papier brun mais mon désir d’avoir des cartes de baseball était plus fort!!! J’étais à la recherche de la carte de Rollie Fingers. Comme un archéologue qui creuse pour trouver des traces du passé, moi je développais des paquets de cartes à une vitesse affolante.
Aujourd’hui encore, je reçois une carte de Noël de la part d’O-Pee-Chee. La compagnie me remercie d’avoir augmenté leur chiffre d’affaires dans les années 80! J’aurais même échangé, à l’époque, une Dale Murphy, une Dave Parker, une George Brett et une Reggie Jackson pour avoir une Rollie Fingers! Pour trente sous, j’avais un beau paquet avec 12 cartes dedans, une délicieuse gomme plate et sèche. À l’époque les 25 cennes n’existaient pas dans le p’tit Canada.
Nous avions dans ces deux équipes de rêves les frères Périard, le grand Racine, Charlebois, moi et mon frère, Larocque, l’anglais McPherson, le gros Laplante, Gagnon, Campeau, Éric le rouge, Grenon et en cause désespérée, Hélène, Stéphanie avec un i, l’anglaise et Nancy. D’ailleurs, tous les gars voulaient « frencher » Stéphanie avec un i mais personne voulait l’avoir dans son équipe. Elles, les filles, voulaient jouer à la « tag BBQ »! Là c’était le contraire: Stéphanie avec un i devenait le premier choix mais personne ne voulait se retrouver face à face avec Hélène, une excellente joueuse de balle mais d’une laideur sans borne… le genre qui se lève la nuit pour avoir mal!
La première fois que j’ai pensé à d’autre chose que le baseball, c’est à cause de Stéphanie avec un i. La première fois que j’ai pensé que peut-être il y avait sur cette Terre quelque chose de meilleur que le baseball c’est à cause de Stéphanie avec un i. La première fois que le baseball est passé en deuxième c’est aussi à cause des yeux bleus et des cheveux rouge feu de Stéphanie avec un i .
En plus d’être un mauvais joueur de balle, l’anglais McPherson était le camelot officiel de notre quartier (le p’tit Canada). Il distribuait le journal de Montréal, La Presse et le mythique Argenteuil, notre journal local! Il avait parfois en sa possession le Photo-Police et sa page du milieu. Tous les gars de mon âge ont de très bons souvenirs de cette fameuse page du milieu! McPherson se présentait au marbre avec des gants de bicycle à gaz et parfois un casque d’aviateur. Le genre de gars assez intelligent pour allumer un feu mais pas assez intelligent pour l’éteindre. Grenon portait pour nos games la fameuse casquette carrée des Pirates de Pittsburgh.
Lui, Éric le rouge, ne venait pas souvent jouer avec nous, il était souvent occupé à se faire battre par le chum de sa mère.
Comme toute bonne game de balle qui se respecte au Laurentien High School, nous finissions par nous chicaner pour un retrait, un but volé, une fausse balle… bref n’importe quoi pourvu qu’on finisse ça en chicane! C’était sûrement une question de stratégie pour la prochaine game!
Souvent les chicanes commençaient au début du match quand il fallait décider quelle équipe commencerait au bâton. Nous décidions le tout avec une partie de « mayoche ». Le jeu est très simple: les deux capitaines des équipes se mettaient l’un en face de l’autre et l’un lançait le bâton à l’autre. Par la suite, il fallait se rendre à la paume du bâton en bois. Chacun leur tour, les capitaines faisaient des mains pleines, des ciseaux, des allumettes pour se rendre au bout de la paume du bâton pour avoir le droit de tourner ce bâton autour de notre tête sans l’échapper bien sûr. Sinon, on perdait le tour de frappe!
Mon frère volait des buts comme d’autres volent des bonbons. Moi j’aimais lancer et quand je ne lançais pas, je pensais à la prochaine fois que j’étais pour lancer.
Quand Jacques Doucet était au micro des Expos, je n’étais jamais sur le terrain. J’étais quelque part avec mon radio transistor sur le bord des oreilles. Je me laissais bercer par les mille et une histoires de Jacques! Et parfois quand mon père rentrait soûl comme une botte à la maison tard le soir après une grosse veillée aux danseuses du Trois Puces, un soir de game à Los Angeles ou à San Diego, je levais le son un peu plus fort dans mes oreilles et j’avais l’impression que M. Doucet me réconfortait à coup d’anecdotes, de compte complet, de stratégie de balle et quoi encore. Merci M. Doucet mon presque père! J’ai toujours dit que si un jour je rencontre Jacques, je ne serais pas capable de lui parler, aucun son sortirait de ma bouche, moi qui est un verbomoteur à deux temps! J’aurais le moton dans la gorge et plein de poussières dans les yeux!
J’ai frappé mon seul circuit à vie pour l’équipe du p’tit Canada, un jour que nous n’étions que huit. Un magnifique circuit à l’intérieur du terrain, frappé dans le champ de Stéphanie avec un i qui pour la circonstance, était occupée à éplucher un pissenlit! La belle Stéphanie avec un i que je pensais impressionner avec le fait que je connaissais toutes les formations partantes du baseball majeur à 10 ans! D’ailleurs, le père de Stéphanie avec un i , était très impressionné par mes connaissances de balle. Parfois quand il était sur sa galerie, il m’invitait à venir « m’assir » avec lui et on jouait à se poser des questions sur le baseball majeur! Il m’a déjà dit que j’étais la relève du grand Serge Touchette! Compliment ultime pour moi.
*Pour conclure*
  • Le père de Stéphanie avec un i est mort d’un cancer du cerveau au départ de nos Expos!
  • Je ne suis pas devenu journaliste comme Serge Touchette.
  • Comme nos Expos, les Perrette n’existent plus, comme quoi les choses changent mais pas toujours pour le mieux.
  • Jacques Doucet n’a pas encore été élu au Temple de la renommée mais au Temple de la renommée de mon coeur, il est numéro #1!
  • J’ai eu la fameuse carte de Rollie Fingers, celle avec les A’s d’Oakland.
  • Du haut de mes 10 ans, Stéphanie avec un i de me dire: « J’embrasse pas un gars qui vient de manger du beurre de peanut. »

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